
Pas si facile lorsqu'on est un petit blanc comme moi (pas vraiment né en banlieue) de porter un jugement sur un album qui, quoi qu'on y fasse, témoigne d'un "ici et maintenant" toujours exotique. Après l'album solo de Kool Shen (à tort ou à raison la part "raisonnable" du NTM), on attendait de la sortie solo de Joey Starr un déluge de basses et de lyrics éraillés digne d'un album des Sex Pistols écouté au saut du lit. Gare au Jaguarr nous donne raison sur son premier tiers avant de ralentir le rythme et de donner une impression mitigée sur la direction prise par le rugueux Joey. Le départ du Jaguarr (surnom du chanteur) se fait en fanfare avec un "J'arrive" monumental (chargé de basses et d'énergie). Suit un interlude présentant Joey Starr comme un boxeur (la mythologie active : Shen avait appelé son album Dernier Round). Enchaînement parfait : reprise du "Métèque" de Georges Moustaki, qui loin d'être un gimmick marketing est une re-création de génie, ample, magistralement écrite et chantée. Le meilleur titre du disque. Interlude puis "Bad Boy", la chanson qui assassine le pauvre Kool Shen dans une battle d'insultes et de griefs brillante. Comme son ex-comparse, Starr s'y livre d'une manière poignante et sensible tout en gardant sa posture de résistant ultime : c'est beau, ça percute et ça frappe où il faut. A ce sport, son punch et sa voix le laissent sans concurrent français. La production est dynamique, le son puissant et Joey Starr chante comme on l'aime, avec les tripes dans la bouche. Puis le jaguarr s'égare ou change de registre. Un titre en demie-teinte, un interlude politiquement branlant (et anti-police) assuré pendant 1 minute 20 par le Olivier Besancenot de la LCR, puis une suite de chansons presque expérimentales par rapport à ce que l'on connaissait jusqu'ici de la moitié du NTM. Les titres qui suivent sont plus laborieux même si Starr a le mérite d'explorer des voies originales et de faire une vraie recherche sur la mise en place (basses, séquences rythmiques, petits sons électro, ruptures de rythme, doubles voix...).

La production léchée et le travail sur les chansons ne transcendent pas des titres plus faibles qui sonnent comme des cours d'Education Civique de 6ème (des rimes étranges où l'on mélange légitimité, républicaine, droits et autres notions chères aux néo-rappeurs citoyens). Séquences chiantes et qui auraient mérité un travail d'écriture plus poussé (l'album a été saisi très vite). Quelques vers font mouche mais ce n'est pas suffisant et le propos se dilue. "Chaque seconde" et son message d'espoir ne fonctionnent pas du tout. Starr réussit en bout de piste quelques titres enlevés et inattendus (comme Kool Shen avait fait le retour du baptoo) avec un "Carnival" hilarant, entre les Pogues et un rap de Patrick Sebastien, ou l'excellent "Gare au Jaguarr", décalqué du gorille de Brassens (interdit, si j'ai bien compris). Le chanteur dérape complètement sur "Cigarette piégée" (problème de respiration en essayant de rapper cool), et conclut avec un très bon, lucide et ironique "93 déboule" (je laisse de côté le dernier titre raté).En définitive, Gare au Jaguarr est plus surprenant que réussi. Joey Starr y élargit clairement sa gamme de chanteur et d'auteur, concurrençant par la qualité de son travail sur les sons le meilleur du rap américain (j'ai toujours trouvé que le rap français avait un train de retard dans ce domaine) mais reste plus efficace dans son registre de puncheur du ex-NTM : toutes griffes dehors et la revanche aux lèvres. C'est sur les titres où "il a la dalle", comme il le chante, que Joey Starr est le plus convaincant. Dans ce registre, les six premières plages d'un disque qui en compte 16 forment le meilleur "extended single" de rap français sorti ces 10 dernières années. C'est déjà pas mal.MàJ : complot, rétro-complot ? Joey Starr opressé et ignorant sur les forums de Flu.