
- En vidéo : Hommage à Gainsbourg de Lykke Li, Portishead, John & Jehn et d'autres artistesLe groove de Gainsbourg
Il y a le Serge Gainsbourg chansonnier du "Poinçonneur des Lilas". Le Gainsbourg tout en mélodie de "
". Ou le Gainsbourg yéyé de "Laisse Tomber les Filles". Et puis, il y a un autre Gainsbourg. Celui qui fait vibrer les artistes et les amateurs de rap. Le Gainsbourg de "Je T'aime Moi Non Plus", dont le groove n'a rien à envier aux Anglais. Le Gainsbourg de "Requiem Pour un Con", qui envoie du gros beat lourd. Le Gainsbourg de et , avant-gardiste, psyché et funky.
Ces deux derniers albums concept, bides cinglants à l'époque de leurs sorties, sont depuis longtemps devenus cultes pour les maniaques du sample. Y compris aux Etats-Unis, où la musique française n'a pourtant pas vraiment bonne réputation.
"J'ai découvert Gainsbourg en fouinant dans des bacs à disques à la recherche de samples utilisés sur des classiques de rap", se souvient le producteur américain RJD2. "Quand je suis tombé sur l'album Melody Nelson, je suis tombé sur une mine d'or. Il y avait le fameux sample de De La Soul, celui des Beatnuts et d'autres. C'était super funky mais surtout ce n'était pas un disque bidon avec juste quelques boucles de dingues à utiliser, c'était un grand album."
Des deux côtés de l'Atlantique, la liste des rappeurs s'étant inspiré de Gainsbourg est longue : MC Solaar et son "Nouveau Western", Assassin, 113, 2 bal 2 neg', EPMD, Nas, Busta Rhymes. Dans les années 2000, la mode est un peu passée chez les gros pontes, mais reste tenace chez les artistes alternatifs ou indépendants (Princess Superstar, Guilty Simpson, Necro, 7L & Esoteric, Mr Lif).
Lors de son dernier passage sur scène à Paris, Mos Def s'était aussi fait remarquer en utilisant deux titres de Gainsbourg pour ses interludes ("Requiem pour un Con" et "En Melody").
"Les Américains qui viennent à Paris repartent avec des coffrets de Gainsbourg, c'est un de nos emblèmes, comme la baguette", déclare le producteur français Saneyes, auteur d'une mixtape, You're Under arrest (Detournement d'art mineur), où il revisite quelques-unes de ces plus grandes compositions (à télécharger gratuitement ici).
Clamer son amour pour Gainsbourg ne se résume pourtant pas à une formule de touriste, fasciné par "un disque français chelou", comme le résume RJD2, qui n'hésite pas à affirmer : "Je pense que Gainsbourg, au même titre que David Axelrod, fait partie des principaux contributeurs au son hip-hop de la période 1991-1995".
Gainsbourg, pionnier du sampling ?
S'il n'a pas utilisé la technique du sampling moderne avant l'album (où il samplait "Say Say Say" de Paul McCartney et Michael Jackson), Serge Gainsbourg a clairement fait partie des pionniers de l'échantillonnage musical.
"Gainsbourg, c'est hip-hop", affirme Saneyes, qui voit en lui "un digger", terme américain qui définit les DJs et producteurs à la recherche de la pépite cachée au fond d'un bac à disques.
"Il faisait de la musique française mais à la manière des Anglais. Il a toujours été attiré vers l'ailleurs, c'était un digger. Aujourd'hui c'est facile avec internet, mais à l'époque il fallait aller chiner les disques et ensuite les décortiquer chez toi. Il a été beaucoup influencé par la musique classique, il a su s'inspirer de tout ça. C'est pour ça qu'il avait ce génie de la mélodie. Il s'intéressait à la musique, il se regardait pas le nombril, il cherchait, c'était un fouineur."
Dès 1965, Gainsbourg s'inspire d'une sonate de Beethoven pour signer la musique de "Poupée de cire, poupée de son" avec laquelle France Gall remportera l'Eurovision. Grand passionné de musique classique, il empruntera bien d'autres mélodies à Dvorak ("Initials B.B."), Brahms ou Khatchaturian.
Souvent, il ne s'agit que de quelques notes rejouées et mises en boucle. Comme pour "Lemon Incest", qui reprend Nº 3 en mi majeur ("Tristesse") de Chopin. Un travail très proche de celui des producteurs de rap contemporain.
Voir plus d'exemples sur Samples en talonsMais les emprunts du grand Serge ne se limitaient pas à la musique classique. Sur l'album (1964), il reprend pas moins de trois titres à l'album Drums of Passions du Nigérian Babatunde Olatunji, dont le célèbre "New-York USA".
Si le dernier exemple tient plus du pillage que de l'emprunt éclairé, cet amour du recyclage rapproche Gainsbourg des producteurs de rap, dont le talent consiste à faire du neuf avec du vieux. A créer une musique originale à partir d'une ancienne. A ressusciter des mélodies oubliées, ou connues des seuls initiés.
"L'approche de Gainsbourg permet de dédramatiser la musique, de ne pas s'en faire un monde", appuie Saneyes. "Est-ce qu'on criait au scandale quand il reprenait du Chopin ou du Brams pour faire des chansons pour Jane Birkin ("Jane B." et "Baby Alone in Babylone") ? Alors pourquoi je ne pourrai pas réinterpréter sa musique, en faire une mise à jour ? C'est ce qui me plait dans son concept d'art mineur, que j'ai repris comme titre de ma beat tape. Pour moi ça veut dire qu'il ne faut pas se prendre la tête. On n'est pas des chirurgiens qui pratiquent des opérations à coeur ouvert."
Gainsbourg le proto-rappeur
Si la diction rap a puisé ses racines en Jamaïque puis aux Etats-Unis avant de débarquer en France, Serge Gainsbourg fait partie de ces artistes qui, sans jamais avoir eux-mêmes rappé au sens strict du terme, ont quelque part été des rappeurs avant l'heure.
A l'image du Gill Scott-Heron de "The Revolution Will Not Be Televised", qui préfigurait avec quinze ans d'avance le rap politisé de Public Enemy, Gainsbourg l'auteur-interprète avait lui aussi tous les attributs du MC : un vécu à évacuer, un flow parlé, une poésie crue, un art de raconter les histoires, de créer des personnages, une envie de se faire les plus belles femmes du monde, des pulsions misogynes, un goût pour la provoc', etc.
Comment ne pas faire le rapprochement avec MC Solaar, le rappeur féru de story-telling, de jeux de mots et d'assonances qui reprit si bien "Bonnie & Clyde" dans son titre "Nouveau Western" ?
Mais des rappeurs de la jeune génération, moins soft que Solaar, se revendiquent aussi de l'héritage de Gainsbourg. Comme le MC d'origine congolaise Despo Rutti, qui déclarait en 2009 au site l'abcdrduson : "Si je dois parler aux Français, il n'y a personne qui ressemble plus à ma façon de me foutre de ma gueule et de celle de la personne d'en face qui ne comprend rien à ma vie ni à ce que je veux. Gainsbourg, il s'en battait les couilles, il déchire le billet, il parle des impôts en disant 'allez vous faire enculer'. C'est social ! C'est un personnage que la France a créé."Gainsbourg, muse des graffeurs
Bien que moins évidente, l'influence de Gainsbourg sur les street artist est indéniable. En France, Serge est probablement le chanteur qui a le plus été représenté dans des graffiti, avec Bob Marley. Pour les mêmes raisons avancées précédemment, son personnage atypique, anti-conformiste, inspire les artistes urbains.
Un phénomène dans le prolongement du culte de la rue de Verneuil, où se trouvait l'appartement parisien de Gainsbourg, constamment recouvert de messages, de tags et de graffs et autres pochoirs depuis son décès.
Serge Gainsbourg - animation des graffitis sur 5 ans du mur rue de Verneuil from Arnaud Jourdain on Vimeo.
"C'est un spot mythique pour les graffeurs, mon rêve c'est de venir y poser un truc", raconte l'artiste nantais Jinks Kunst, qui vient de terminer un portrait de Gainsbourg d'un mètre sur un mètre entièrement réalisé avec... des filtres de cigarettes.
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