Albums cultes des géants du bizarre #29 : John Zorn - Naked City

16/01/2008 - 17h07
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Réalisé en 1989 après (déjà) une floppée d'albums perturbants (au hasard, Locus Solus en 83), Naked City explose au sein de la scène jazz, free et rock de l'époque avec la soudaineté vicieuse d'une grenade à main lancée dans une basse cour de volailles transgéniques. Sa pochette déjà montrait une scène de violence urbaine somme toute banale à l'époque où Weegee, photographe freelance, traquait le sordide dans les rues de New York (les années 30 et 40). Un homme abattu dans la rue, mais est-ce encore un homme ? Un corps en tout cas, une enveloppe désormais vide. Le décor est posé. Au saxophone alto, John Zorn c'est un peu Fred Madison, le joueur de jazz atteint de jalousie paranoïaque de Lost Highway de David Lynch. Animé d'une rage qui ne dit pas son nom, Zorn défigure le Batman Theme et celui de James Bond (originalement écrit par John Barry), s'en prend au score du Clan des Siciliens d'Ennio Morricone (d'une façon presque respectueuse), attaque celui de Chinatown (un des meilleurs morceaux de l'album, quasiment zen) et s'inspire du Reanimator de Brian Yuzna, film gore culte des années 80. Bénéficiant du soutient logistique de Fred Frith à la basse, Bill Frisell à la guitare, Wayne Horvitz aux claviers et surtout de l'exubérant Yamatsuka Eye* au "chant" (hurlements conviendrait mieux), ce commando de choc s'inspire de tout ce que la culture américaine peu offrir de mauvais (violence, bruit, fureur) comme de meilleur (audace, créativité, liberté), en un mot, on assiste là, à une réhabilitation du jazz mais également à un hommage au roman noir.

 

 

 

Bien sûr une bonne partie de l'album tient plus du hardcore école Fugazi/Cop Shoot Cop (même si ces groupes n'existent pas encore à sa parution) que de ce qu'il reste du cadavre jazz réanimé de force sans respect aucun par ces suppôts de satan. Les âmes sensibles zapperont certainement l'album de "Reanimator" à "Speedball" le bien nommé, mais ce serait dommage de passer sur ces chef-d'oeuvres bruitistes de quelques secondes, des titres comme l'incroyablement funky "Snagglepuss", "You Will Be Shot" rock'n'roll en diable, "Igneous Ejaculation" qui vous ramone les oreilles jusqu'au cervelet ou "A Shot in The Dark", d'Henry Mancini en version cartoon de Tex Avery. Tout ce bruit ne vient pas de nul part et Zorn contrairement à ce que laisse penser son disque a encore du respect pour le jazz, il le montre en reprenant l'incontournable "Lonely Woman" d'Ornette Coleman, son maître à penser. Finalement, ce qu'on retient de ce disque, après le plaisir, c'est son incroyable virtuosité, c'est l'aisance avec laquelle Zorn et sa bande passent de la noise music la plus impitoyable aux mélodies les plus divines comme sur ce "Saigon Pickup", beau à pleurer qui passe du piano solo à la country, au rock et au dub dans le même morceau, ou encore "Den of Sins" convoquant ambiant et free jazz hystérique, "Contempt" la reprise poignante de George Delerue, ou le metal bouillonnant mêlé de jazz saignant de "Graveyard Shift". Une succession de chaud et de froid, de douceur et de brutalité qui sied si bien à John Zorn, adepte des jeux sadomasochistes, en musique comme dans le privé. Et on finit par se demander si par delà l'impertinence, Naked City n'est pas aussi un hommage transversal d'un des plus grands saxophonistes de l'histoire du rock à la culture américaine. Ancêtre du fameux The Director's Cut de Fantômas (un autre grand disque de score cinématographique torturé) et album culte et bizarre indispensable, Naked City remet tout simplement le jazz à sa place dans la grande histoire des musiques populaires, l'imposant à nouveau comme une musique libre, urbaine et sauvage, profondément subversive et enfin, excitante !

 

 

 

*Eye, qui s'exprime aujourd'hui dans l'univers du neo disco en signant des édits stupéfiants sur le label Smalltown Supersound

 

 

 

John Zorn - (Nonsuch, 1989)

 

Plus d'infos sur Weegee, le photographe du sordide des rues new yorkaises, ici.

 

Par Maxence
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