
S'il fallait choisir un album de The Fall pour symboliser le son du groupe au début des années 1980, Grotesque (after the gramme) conviendrait parfaitement. Celui que l'on a taxé de difficile, expérimental, souvent bancal, rêche et tordu, mérite plus que jamais ses qualificatifs sur ce dernier album de la période Rough Trade du groupe britannique. C'est que The Fall est, dès le début, une formation emblématique du post-punk. Pour Mark E. Smith, son leader et co-fondateur, rien ne sert de répéter les mêmes vieux riffs de rock rapides et mal joués par les autres groupes de punk. L'Anglais originaire de Manchester se passionnait pour le rock allemand des années 1970, [people rec="0"]Can[/people], [people rec="0"]Faust[/people], [people rec="0"]Neu![/people], mais aussi pour le psychédélisme, le rock progressif (genre généralement honni par les punks), mais aussi le dub et les musiques d'avant-gardes de [people rec="0"]La Monte Young[/people] à [people rec="0"]Stockhausen[/people].
Formé en 1976, The Fall a bien évolué depuis Live At The Witch Trials, premier véritable album du groupe de Mark E. Smith, reste cependant l'intérêt de l'atrabilaire leader pour les formes dévoyées du rock, du punk au krautrock, en passant par les expérimentations bruitistes en tous genres. C'est aussi l'album où la présence de Mark E. Smith, seul et unique membre original du groupe à l'heure où vous lisez ses lignes, se fait plus forte. Le chanteur (si l'on peut appeler l'art vocal du Mancunien un "chant") y expérimente toutes sortes de jeux vocaux, du marmonnement au cri inarticulé et autre hululement. Une caractéristique qui fera de The Fall le groupe culte qu'il est actuellement, mais qui classera irrémédiablement le groupe dans la catégorie des rock bands à polémique : génial pour les uns, inécoutable pour les autres.
Mais surtout, Grotesque (after the gramme) contient de véritable "tubes Falliens", des morceaux à la fois glaçants et entêtants comme l'hystérique "New Face in Hell", les fulgurants "How I wrote Elastic Man" et "Totally Wired", le répétitif proto-krautpunk de "The NWRA", la pop barrée et rageuse de "English Scheme", bref, des titres qui plantent le décor par leur vélocité, leur originalité et leur énergie. Bien sûr, Grotesque est aussi très punk. Des morceaux comme "Pay your Rates" littéralement aboyé par MES sont là pour en témoigner, tout comme "C'n'c stop mothering" dans un genre plus chaotique, ou "W.M.C. Blob-59" et "Gramme Friday", qui figurent tous deux parmi les passages les plus difficiles de ce disque foncièrement exigeant (sans compter sur "The N(orth) W(ill) R(ise) A(gain)" et ses neufs minutes de délires apocalyptiques). On ne peut évidemment pas conclure sur un tel disque sans évoquer sa face sociale et pamphlétaire (présente sur de nombreux morceaux, comme "English Scheme"). Mark E. Smith y exprime (déjà !) tout son dégoût pour une société qu'il juge à la fois décadente et peu courageuse. Les chansons de The Fall se soucient peu d'être populaires.
A l'écoute de cet album aujourd'hui, et en comparaison aux derniers, on se dit que dans sa dimension iconoclaste, The Fall n'a finalement jamais changé. Grotesque (after the gramme) donne largement raison à feu-[people rec="0"]John Peel[/people], quand il disait "Les albums de The Fall sont toujours les mêmes, tous différents."
