
Rétrofulgur
Pour comprendre la musique d', il faudrait revenir à ce qui fait que la pop est pop depuis la nuit des temps. Il n'a peut-être jamais été question de faire autre chose que de fondre en larmes ou d'écouter ça en couple, serrés l'un contre l'autre, alors que le monde s'écroule autour de nous. La situation est ridicule mais imaginez que le rock indépendant n'ait pas existé, que The Smiths soient morts dans un accident de voiture en 1983 et que toute cette malice et cette intelligence aient à jamais été perdues pour la musique. Des types auraient continué de brûler des guitares et de vénérer les synthés, des chevelus abjects auraient monté des groupes métal pour se saoûler en paix. Le reste de la planète aurait continué à soutenir que les musiques synthétiques sont l'avenir des musiques populaires et on ne parlerait pas de Hurts de la même façon. Dans cette réalité alternative, Happiness aurait été accueilli comme la 8
èmemerveille du monde. L'album est une sorte de monstre rétro, une enfilade sublime et horrible à la fois de "chansons émotionnelles" où le romantisme est tellement poisseux qu'il s'accroche à vous comme une limace en rut. Happiness ne parle que de ruptures et d'amants qui se séparent, de larmes et de pluie battante. L'imagerie du groupe est glaciale, somptueuse comme un précipité de noir et blanc. Theo Hutchcraft, le chanteur, et Adam Anderson, le clavier, semblent tout droit venus d'un catalogue foireux de la Factory, coincés quelque part entre un cliché d'Orchestral Manoeuvre In the Dark (OMD pour les intimes) et de Durutti Column. Ces types sont aussi lisses et chiants qu'une vieille carte postale et ont à peu près autant de charisme et d'humour que les mecs d'Alphaville. Mais leurs chansons sont épatantes et feraient chialer le plus débile des clubbers s'il lui venait l'idée de regarder ses pieds avant de danser.
Dancing with myself
Happiness démarre par une série de chansons magistrales : "Silver Lining" grésille d'électronique et de mièvrerie. La voix de Hutchcraft est maniérée, module les syllabes comme s'il y en avait toujours deux ou trois de plus à placer pour se faire entendre. Hurts marche sur le fil du ridicule : des choeurs idiots, des changements de tempos vieillots et des envolées lyriques insolentes, des refrains qui déballent la pente et un diminuendo de pacotille. Bienvenue dans le théâtre des sentiments. "Wonderful Life" est ce genre de titre que vous détestez aimer : une vrai bouse à l'évidence contagieuse, une sorte de hit laid et dégoulinant mais imparable. La dernière fois où vous vous étiez fait avoir par un boys band, vous aviez au moins l'excuse d'être jeune. Et puis voilà que rapplique "Blood, Tears and Gold" et là vous n'y tenez plus. "I'd never thought i could forget you.... It's 20 seconds since i left you. I found another girl who messes me around..." Il faut vraiment être dingue pour trouver ça bien mais la magie opère et on se laisse faire. Maintenant que vous y pensez, vous avez toujours trouvé des qualités à Garou. Une bonne voix et pas mal d'émotion. Pareil ici avec la pulsation années 80 qui vous titille, Hutchcraft vous emmène où il veut tandis que Anderson mouline ses touches d'ivoire comme un Chris Lowe de grande surface. Hurts fonctionne comme les Pet Shop Boys mais avec l'attitude et le panache en moins, l'absence de mouvement qui fait danser et d'emphase mélodique. Tout est maousse rikiki comme si la retenue était en permanence de mise ou que votre maman vous regardait faire le zouave. Le groupe se contente d'aligner les poncifs sans chercher à faire décoller la fusée vers le lyrisme ou l'épique. Ils ont raison et c'est ce qui permet à l'ensemble de rester du bon côté de la barrière classieuse : misère des vallées contre ivresse des cimes. "Sunday" est d'une belle justesse. "If you dont come back tomorrow, i go." Et ouais, ce n'est pas plus difficile que ça. Faux violons. Il ne manquait plus que Kylie Minogue sur "Devotion". Et si vous étiez gay ? Un gay qui n'aime pas la fête et préfère pleurer quand tous les autres se pintent au Mister Cocktail. "Stay" est une pure merveille. Les New Romantics sont revenus d'entre les morts. "I feel so lost. What can I do ? We say goodbye in the pouring rain. Staaaayyyy !". Jetez une oreille sur "Unspoken". La rencontre de Gary Numan et de Take That. Du grand art avec quelques minutes de trop tout de même et puis zou, "Water" et un titre caché sous le lit qui vous embrasse avec une langue si chaude que vous en avez l'oreille qui tombe.
La musique de Hurts, c'est comme quand vous couchez 20 ans après avec un(e) ancien(ne) ami(e) : le meilleur truc du monde, des sensations incroyables revenues du temps où vous découvriez ça mais quelque chose qui ne doit absolument pas se savoir, ni se reproduire. Innovation zéro. Longévité nulle. Culpabilité Maximale. Bonheur intégral.
Par Benjamin Berton