
On imaginait assez mal, alors que reviennent les Arcade Fire et autres MGMT en cordes et sophistication, que le futur du rock se présenterait (peut-être) à nous en 2010 sous une couche de larsens, une bouillie bruitiste "so 90s" et les cheveux portés très bas sur le front en coquetterie shoegaze ? Dans une Flèche d'Or torride changée en Club Mickey (moyenne d'âge 15-17 ans), les Wavves ont déferlé comme un mini-tsunami ravageur, chevauchant un nuage de ganja roulée sous les aisselles et épicé de lagers 13° en pack de 16. Et pourtant. Depuis Pavement qu'on avait vu en culottes courtes (âge aidant), on n'avait pas observé un tel retour de classe et de "je m'en foutisme" mêlés, une telle envie d'en découdre avec l'ennui et de simplement jouer vite et pour le plaisir de faire du bruit.
Lancé à 22h30, après un interlude dispensable et brouillon des Français de Bonjour Afrique! (des Wavves en rouleau, écrasés sur le sable avec des traces d'écume), le concert du groupe californien du jeune prodige Nathan Williams n'aura duré que 45 minutes, montre en main, sans rappel, ni tambour. L'exécution du set est à la fois affreuse et sidérante, sorte de leçon de chose punk maladroite et virtuose. Le groupe s'est rééquilibré au poids lourd après le fameux incident de Benicassim, Williams enrôlant, sur les cendres de Jay Reatard (l'enculé), Billy Hayes à la batterie, qui vomira dans son jus vers la fin, et l'immense Stephen Pope, toute crinière en feu, à la basse. Le groupe est serré, puissant et remue en apesanteur maousse dès l'entame, tandis que Williams flotte autour d'eux en grattant comme un barbare sa guitare tenue en poignet cassé. "King of The Beach" lancé en 2ème position (trop tôt) réclame son statut de hit de l'été avant de se noyer sous un reverb vocal, voulu sûrement, mais qui tient, en toute objectivité, du sabordage.
La vague est haute et enveloppe les meilleures chansons dans son ventre pétaradant. Le groupe s'éclate et a la chaleur communicative des jeunes pousses. Il faut avoir éduqué son oreille aux grandes écoles de Stockton, Seattle et Oxford sur Ride, pour apprécier la précision des compositions, leur évidence mélodique et leurs qualités intrinsèques. , l'album, est la grande affaire de cet été. Les titres les plus évidents de ce troisième album (repris en choeur par la clique jeuniste alors que l'album ne sort que le 30 juillet) font fureur entre l'hymne crevard "Idiot", le slow pourri de "Green Eyes" et le planant "Post Acid" à roulettes. La voix de Williams, même inaudible, plonge une fois devant, une fois derrière au gré des effets, s'écrasant parfois à même le sol pour évoquer la hargne désabusée, le manque de perspectives et l'humour tendre de la nouvelle Génération Z. Le refrain de "So Bored" est craché comme à la gueule de l'Amérique, des parents et du travailler plus, tandis que tout le monde fait carpette dansante sur "No Hope Kids" et "To The Dregs". Les jeunes pousses pogotent au premier plan. Pope fait des noeuds ninja avec sa chevelure derviche. Dire que ces types n'écoutent que du rap. Williams plaisante et les trois hommes échangent quelques propos de défonce intercalaire :"Quel jour sommes-nous ? Est-ce que quelqu'un peut nous dire quel jour nous sommes ?", ce genre auquel on croyait que les rockeurs avaient cessé de jouer depuis que les tournées étaient devenus leur gagne-pain principal. Le micro est si tourneboulé qu'on n'entend pas grand chose de ce que le groupe veut dire mais tout le monde est d'accord. A 2 minutes, la chanson en mode Pixies quickie, l'exécution est un délice qui relève de l'I-dosing qui marche, hypnotique, régénérateur et vitaliste. "Sun Opens My Eyes", quelques titres en "Goths" et hop, le groupe sort de scène sans que personne s'en aperçoive. Aucune classe, un ego qui boursoufle la banalité écoeurante et le talent insolent, Wavves se retire comme une vague avec des tas de v surnuméraires. Mais où vont les vagues une fois qu'elles se sont écrasées sur le sable ? A Londres, demain, après une nuit de bus chargée et en avant toute, vers de nouvelles aventures incendiaires. Il y a des endroits où il faut être et des endroits où on n'aimerait pas être venus. "Quelle merde", dit un kid d'à côté, "ils sont venus foutre leur merde sur leur truc merdique et ils sont contents." Il se retourne, bécote sa gothcopine de 15 ans : "C'était génial, hein." Complètement fou. Le rock a un nom et un nouveau sang, salé comme l'eau de mer.
Wavves - No Hope Kids Video