
Thiéfaine - 3 poèmes pour Annabel Lee
Le phénomène s'explique mal et a dû, pour son principal bénéficiaire sonner comme une divine surprise et une petite revanche sur le sort : l'album d'Hubert-Félix Thiéfaine, , trotte depuis sa sortie en (presque) tête des charts français. Doublé cette semaine encore par Gaëtan Roussel et la bretonne Nolwen Leroy, tous deux dopés par l'effet Victoires de la Musique, par les Enfoirés aussi (misère), l'album de Thiéfaine s'écoule toujours par petits wagons au rythme mollasson d'une dizaine de milliers par semaine, ce qui est remarquable pour un artiste habitué, depuis quelques années, à souffrir sur le front commercial mais qui s'est acquis au fil des années et des décennies (Thiéfaine a 62 ans), un public fidèle.
A l'écoute de ce , on se demande ce qui a bien pu occasionner ce retour en grâce commercial : est-ce la redécouverte d'un monument secondaire du patrimoine français ? La disparition de Bashung a-t-elle laissé de nouveau le champ à un autre rockeur dans l'âme, éclipsé par la majesté de l'Alsacien ? Est-ce encore l'époque qui est plus propice à recueillir la poésie morbide du chanteur de Dole ? Comme de nombreux gamins nés au milieu des années 70, j'ai parcouru un bout de chemin avec la musique de Thiéfaine qui m'apparaissait alors comme ce que le pays avait de plus rock et décadent à fournir. Le Thiéfaine de l'époque 1986 ("") était déjà sombre et compliqué à suivre : il mêlait rock, variations indus, folk et poésie souterraine. Les adolescents mordaient assez facilement à son cocktail de mélancolie apocalyptique, de stupre et de substances plus ou moins licites.
En concert, Thiéfaine enflammait les foules avec "Sweet Amanite Phalloïde Queen" ou l'impeccable "Bipède à Station Verticale". Avec "", quelques années plus tard, j'ai complètement décroché de Thiéfaine comme si tout à coup, je m'apercevais que sa poésie gothique et surréaliste ne valait pas tripette. J'avais progressé dans l'exploration d'univers de science-fiction, la connaissance de Baudelaire, des Beats, élucidé la plupart des thèmes magiques qui m'ensorcelaient lorsque je les découvrais dans les textes du petit gars du Jura. Autour de moi, plus personne ou presque n'écoutait Thiéfaine : trop loin de nous, has been, pas assez tendance par rapport aux pistes lancées par Dick ou les Cyberpunks, beaucoup moins stimulant que ce qu'on redécouvrait alors de Public Image Limited, Can et d'autres pépites contemporaines. Sa musique n'avait pourtant pas cessé de se transformer, d'aller chercher à droite et à gauche des sources de renouvellement. Les textes étaient toujours aussi énigmatiques mais on en avait soupé des jeux de mots, des coups de gueule et de cette poésie pour adolescent qui place Rimbaud en haut de liste. Etrange désamour.
En écoutant , je n'ai retrouvé que le souvenir de ce que j'aimais alors. L'album est excellent mais la sauce ne prend plus sur moi. Thiéfaine a enrôlé JP Nataf, Armand Méliès et Dominique Dalcan. Il s'est appuyé sur d'excellents musiciens (presque comme toujours) et a fourni pour l'occasion quelques uns de ses meilleurs textes. Son univers est solide, compact, immuable. Les titres disent assez bien cette continuité au fil des ans : toujours étranges, complexes, mêlant les termes scientifiques, industriels et les chiffres. "Garbo XVV Machine", "Compartiment C voiture 293 Edward Hopper 1938 ", "Ta vamp orchidoclaste". Thiéfaine parle du sport et des hooligans sur "Lobotomie Sporting Club". Je reste à côté du disque. Je n'y entends plus rien. Je reconnais la musique que j'aimais, la scansion si particulière du chanteur, sa froideur, son souffle chaud. Les pièces sont en place mais je n'y suis plus : je tombe entre les trous, je ne reçois plus rien. Ce n'est pas Thiéfaine qui a changé de fréquence (il donne l'impression réconfortante d'être un roc qui n'a pas bougé d'un iota - est-ce la clé de son succès ? -) mais moi qui ne la capte plus. Cela arrive parfois.
Du coup, je ne m'explique pas ce qui fait ce succès. Je n'y peux rien. Je n'ai pas d'explication, si ce n'est que c'est mérité. Bien mérité.
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