The Fall sonique à la Villette

03/06/2011 - 12h18
The Fall sonique à la Villette

 

Après un premier passage gratuit il y a quelques années, Mark E. Smith et sa bande étaient de retour mardi soir en France, pays qu'ils ont souvent évité soigneusement et qui, depuis 30 ans, ne leur manifeste qu'une généreuse indifférence, pour un concert au Festival Villette Sonique.

 

Dans le cadre toujours somptueux de la Grande Halle Charlie Parker, la soirée avait été engagée d'assez brillante et burlesque manière par un set mémorable du groupe français I Apologize qui lui vaut une mention vidéo ici. Emmené par le très musculeux Jean-Luc Verna, moulé dans une combinaison de cuir à faire pâlir d'envie Kenneth Anger et Edouard Stern, le groupe a proposé un set puissant et relativement convaincant/sidérant de reprises (essentiellement) à tendance gothique et new wave (trois Siouxsie dont ce "Christine"), punk parfois (un "Anarchy In The Uk" ralenti et tout en douceur), frisant le n'importe quoi plus rarement (une reprise du "Funky Town" de Lipps Inc en final). La voix de Verna parvenait sans mal à remplir l'espace, tandis que le groupe excellent proposait un rock solide et irréprochable. Bon point pour eux donc, ce qu'on ne décernera pas aux 2 groupes qui ont suivi : les Cheveu, en bataille (ah, ah), semble-t-il attendus par une partie du public et affreusement bruyant dans le mauvais mélange des genres, sorte de furia électro-punk post-rave aux accents ragga, vulgaire, assourdissante et sans grande imagination. Rendez nous Death In Vegas et son sens du groove ou on trucide les punks à chiens en rentrant du garage. Et puis les Japonaises de Ooioo, dont le nom dit à peu près tout : un bon groupe de post-rock mais dont le côté expérimental et les vocalises post-modernes (qui font passer le Painkiller de John Zorn pour du Debussy) nous auront fatigué au bout de 10 minutes (ce qui en soi n'est pas mal).

I Apologize - Villette Sonique - Christine (Siouxsie and The Banshees Cover)

The Fall donc et Mark E Smith qui arrive à demi-endormi, toujours aussi élégant : veste et pantalon gris cheap indus, chemise blanche à plis. L'homme est alerte et presque souriant. Il n'ouvrira les yeux que sur I've Seen Them, 3ème morceau du set et première nouveauté d'un concert intense et enlevé. Le groupe qui accompagne notre héros préféré est solide et fort d'une longévité à toute épreuve (cela fait un bail maintenant que personne n'a été congédié, au point qu'on dirait que ces gens-là, comble du bizarre pour qui connaît les rapports internes au groupe depuis 30 ans, forment une bande de vieux potes en goguette), confortablement installé dans sa musique répétitive. Mme Smith est au clavier, splendide, sexy, accompagnée de ses traditionnels sacs fourre-tout où elle range je ne sais quoi. Son clavier et ses choeurs sont magiques, comme le sera sa seule apparition au chant sur le remarquable "I've been Duped", petite pépite à la Breeders placée en intermède au milieu du spectacle. La section rythmique est puissante mais bourrine les morceaux sans grande subtilité, avec une mention spéciale au batteur bûcheron qui réussira à nous gâcher le plaisir sur l'immense "Muzorewi's Daughter".

 

Au fil des chansons, Mark E. Smith s'éveille, installant sur le plateau une ambiance chaotique toujours spectaculaire pour qui n'en a pas l'habitude : l'homme se balade sur la scène, saute d'un micro à un autre, regarde droit devant lui en bombant le torse. Il crache à droite, à gauche, sort un magnéto de sa poche pour lâcher quelques effets bizarres, dérègle les amplis des uns et des autres, et puis chante, livrant cet immense brouet de spoken word et de punk qui a fait sa "touch sensitive" au fil des décennies. Cela va sans dire mais Mark E. Smith reste immense, immense de prestance, immense pour ce qu'il représente, pour son attitude et cela tout autant (SUR CE CONCERT) que pour sa musique. Les morceaux de peinent à décoller et n'ont pas belle allure ici : "Cowboy George" se traîne, "Hot Cake" se dégonfle. "Funnel of Love", la reprise de Wanda Jackson, est un poil mieux. "Chino" déçoit un peu moins mais, comme souvent, on aurait aimé entendre d'autres choses. Mark E. Smith tient la maison The Fall à lui tout seul. Il revient à la charge sur "Strychnine", un vieux morceau, livre quelques compositions nouvelles qui éclipsent sans mal celles de l'année dernière (dont le formidable "I've Seen Them" et le très très bon "Green Way"), une belle version de "Burry" et puis hop, un "Psychick Dance Hall" emballant et un magistral "Wolf Kidult Man", l'un des meilleurs morceaux de à la conclusion.

 

Un seul rappel et non deux. Après 1h15 de concert, on reste bouché bée, toujours surpris devant le mélange de chaos et de professionnalisme qui se dégage du groupe. Pour la première fois, The Fall nous est apparu comme une machine de guerre bien huilée, un vrai groupe, en voie de normalisation, en même temps qu'une créature toujours monstrueuse échappant à la catégorisation. Si cela ne s'est pas produit ce soir (concert propre sur lui, chanteur joueur, bourré mais pas trop), The Fall est le seul groupe qui semble respirer en permanence à même l'insécurité, jouer sur le fil du rasoir et avoir fait un système du fait de n'en reconnaître aucun. La setlist était étrangement presque la même que celle des deux précédentes prestations du groupe. Y aurait-il un assagissement en vue ? Smith devrait-il bientôt changer de line-up ? On jalouse les salauds du Koko à Londres qui le lendemain ont eu droit à "Mr Pharmacist" et à "Reformation" en plus du reste. Comme souvent, on est jamais content. La frustration est l'un des éléments majeurs qui constituent le plaisir d'aimer The Fall : frustration devant les titres, devant la répétition des albums, devant les concerts, trop courts, ratés,.... La frustation est la base du plaisir, sa limite et la trace qui lui donne ce goût d'infini.  

 

Dans la salle, ceux qui voyaient The Fall pour la première fois respirent un mieux à la fin du concert. Ce n'est pas tous les jours qu'on se fait passer dessus par une légende. Les Cheveu et autres Ooioo peuvent en prendre de la graine. Le héros n'est pas encore mort.        

The Fall - La Villette - New Song

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