
A entendre les quelques thuriféraires de leur oeuvre, dont on fait partie depuis pas mal d'années, The Chameleons auraient pu, dans une autre dimension, être aussi importants que The Smiths...
Il y a toujours des farfelus pour faire ce genre de paris contre l'Histoire et l'évidence. Si on n'ira pas jusque-là (faut pas pousser), la place faite aux Chameleons dans les livres rock n'en paraît pas moins injustement rikiki, tant ce groupe de Manchester avait et conserve d'atouts lorsqu'ils se sont formés au début des années 80. Actifs entre 1983 et 1986, les Chamelons ont servi 3 albums impeccables et parfaitement dans l'ère du temps, à savoir un peu synthpop, très post-punk et animés par de belles dispositions mélodiques. Emmenés par leur excellent chanteur et bassiste Mark Burgess, à la voix vaguement gothique et barytonne, les Chameleons se font tout d'abord connaître avec un single solide, "In Shreds", qui restera dans leur canon scénique pendant toute leur carrière et jusque dans les années 2000 (ils se reformeront en effet avant tout le monde pour une série de dates en 2000 et 2001).
Leur premier album Script of The Bridge est le plus connu et a bénéficié d'une réédition luxueuse en 2008 pour son 25ème anniversaire. C'est sans conteste cet album qu'il faut se procurer pour se familiariser avec la musique de ce groupe : la basse domine le dialogue entre les instruments et la poésie de Burgess place le groupe devant beaucoup d'autres en terme de densité littéraire. Les textes sont simples, efficaces mais pétris de références, en même temps qu'aussi allusifs que ceux de The Cure. "Up The Down Escalator" expose la vision existentielle de Burgess, le groupe reflétant une sorte de désespoir post-adolescent bien dans le ton de l'époque. Entre "Monkeyland" (un must du rock british), "Second Skin" et surtout le programmatique "A Person Isnt't Safe Anywhere These Days", les Chameleons précèdent les Smiths dans l'engagement et l'évocation du quotidien. Burgess reste néanmoins deux bonnes divisions en dessous de Morrissey côté textes mais l'ensemble est de haute volée. L'énergie scénique du groupe qu'on peut suivre sur les vidéos en ligne en fait un groupe incandescent et qui fait son effet. What Does Anything Mean ? Basically et Strange Times constituent deux prolongements tout à fait recommandables à ce premier essai. Ce dernier album est des trois le plus sombre et le plus foutraque. On y trouve notamment un très inquiétant "The End of Time" qui mérite de figurer dans un top 10 des meilleures chansons apocalyptiques.
Signe du destin, la mort brutale de leur manager en 1987 précipite la séparation du groupe jusqu'au début des années 2000 donc, où ils enregistrent du reste un nouvel album Strip qui n'est pas dénué de qualités. A la même période et jusqu'à l'année dernière (la sortie d'un superbe double CD reprenant des sessions acoustiques qu'il faut absolument découvrir), les Chameleons font l'objet d'une redécouverte et d'une succession de sorties discographiques diverses et variées. C'est à l'écoute de tous ces disques qu'on se rend compte qu'ils ont laissé très peu de déchets. Certains morceaux sont certes un peu datés mais si on fait abstraction parfois d'une production envahissante, la qualité est omniprésente. Si vous voulez faire fureur auprès de vos amis trentenaires avancés, qui n'auront sans aucun doute jamais entendu parler d'eux : les Chameleons sont faits pour vous. Avec un peu de chance, vous pourrez même un jour vous trouver sur le chemin de Burgess qui, en solo et avec quelques amis, balade ses anciennes chansons sous le nom de The ChameleonsVox. A découvrir absolument. Vingt ans après de toute façon, on continue de craquer complètement pour ce qu'on considère comme l'une de leurs meilleures chansons : "Don't Fall".
The Chameleons - Dont Fall
Par Benjamin Berton