
On attendait avec impatience de revoir The Antlers sur scène, tout autant parce qu'on avait gardé un excellent souvenir (dépressif) de leur précédent passage à Paris que parce qu'avec le groupe a signé cette année l'un des meilleurs albums, si ce n'est le meilleur album, de 2011. Le Nouveau Casino était sans aucun doute la salle idéale pour accueillir Peter Silberman et les siens : avec ses 300 couverts (concert "sold out" depuis quelques semaines), son ambiance de café intimiste et de petite salle à l'acoustique soignée, la salle de la rue Oberkampf permit sûrement au groupe d'exprimer au mieux sa pop alambiquée et de rendre justice à ses chansons cathédrale, multicouches et solaires.
Après une première partie en forme de purge (Dry The River), heureusement expédiée en une petite trentaine de minutes, les Antlers prenaient donc la scène, entamant un set d'1h30 constitué principalement de titres du nouvel album. Lancé par un "Parentheses" presque bruitiste mais déjà finement composé, le groupe, en look de zazous proprets, ne tardait pas à livrer ses meilleurs atouts, enchaînant comme à la parade "No Widows", "Kettering" revenu de , "French Exit" et "Atrophy".
Passé le sentiment étrange (et un brin décevant) de découvrir sur scène, en chair et en os, une musique qu'on a assidûment fréquentée en solitaire et dans sa chambre, facile de se laisser enchanter par la maestria du quatuor et de retrouver la magie. Derrière un batteur solide, un clavier/synthé tout puissant et impeccable et un guitariste inspiré, Silberman domine les débats. Avec son polo chemise trop petit, ses (petits) bras musclés, sa coupe crantée et sa dégaine de juif new-yorkais qui aurait enchanté un caricaturiste vichyssois (sic), le chanteur et principal compositeur du groupe époustoufle surtout par la tenue de sa voix et sa capacité à maintenir son chant de tête dans la justesse et la profondeur d'émotion en toutes circonstances. Son ululement est naturellement déchirant, lancé comme une longue plainte en avant de motifs complexes et qui désossent les harmonies traditionnelles de la pop. Si l'on perd sur scène la résonance personnelle de l'écoute en chambre, on est saisi sur "Rolled Together" ou le magnifique "Hounds", l'une des plus belles chansons du set, par l'intelligence du groupe et la complexité des compositions. Le guitariste pédale dur et porte haut sa guitare, zébrant les mélodies de riffs saccadés qui soulignent la détresse et le caractère chaotique des textes.
Sans en avoir tous les moyens et l'outrance, le groupe se lance dans des constructions qui évoquent à la fois les cathédrales d'un Brian Wilson nourri au pain sec et à l'eau, ou (dans un autre genre) les tâtonnements technologiques d'un Radiohead qui ferait émotionnellement mouche à chaque fois. L'unité du groupe est saisissante, au même titre que la façon dont la voix vient compléter ou faire avancer la musique. Silberman chante avec le groupe ou sans, joue de son organe comme un instrument, asséchant parfois la routine des chansons pop par sa seule présence. Les titres de The Antlers, sans y renoncer systématiquement, semblent déjouer en permanence les canons de la composition et remettre en question les boulevards couplet/refrain qui s'ouvrent à eux. Cela n'empêche pas, après des décrochages dignes des musiques contemporaines, que tout le monde se retrouve sur des titres uptempo impeccables comme le "Putting The Dog To Sleep" qui conclut le set principal ou le sculptural "Every Night My Teeth Are Falling Out".
En rappel, devant un public qui oscille entre l'admiration béate et la gêne d'avoir été tiré de sa coquille douillette et projeté dans un autre univers plus rock et plus aéré que sur l'album, The Antlers grimpe encore d'une division dans la grâce. "I Dont Want Love" est un single parfait, sublime et évident. "Sylvia" déploie ses charmes sur plus de 6 minutes affolantes de tendresse et de désespoir, avant que le concert ne se referme sur une magnifique et bien nommé "Epilogue". Alors qu'Hospice sonnait sur scène comme un long tunnel de douleurs, ne renvoie pas la même homogénéité d'émotion. Le groupe est pourtant plus solide, plus affûté et joue tout simplement mieux. A quatre et avec un chanteur qui compte triple, la musique de The Antlers propose un spectacle inédit et mémorable, déployé avec le professionnalisme et le naturel sage et contrôlé des jeunes groupes. Ici, aucun affolement, aucun dérangement, aucune violence, ni singerie d'attitude venue du musée du rock : les choses sérieuses et de génie se font désormais dans la légèreté, la concentration et l'application. C'est aussi de cette façon que se jouent l'histoire de la pop et sa (scandaleuse) progression à travers les âges.
The Antlers - I Dont Want Love (Londres, mai 2011)