
Yound And (surtout) Old
La pop a des voies impénétrables. Qu'est-ce qui fait au juste qu'on aime bien l'album de Tennis alors qu'il n'est jamais autre chose qu'une nouvelle illustration d'un genre qui rétropédale à outrance ces derniers temps ?
Cape Dory, son premier album, avait introduit le couple Alaina Moore et Patrick Riley, autour de quelques chouettes morceaux pop "à la façon des Cardigans" et d'une histoire à l'eau de rose de tour du monde en bateau. Quelques années plus tard, on reprend les mêmes et on recommence. Produit cette fois par le très tendance batteur des Black Keys, Patrick Carney, Young And Old réussit le prodige d'être aussi ringard que le premier album mais franchement plus joli, enthousiasmant et hyper cool. L'album est à peine plus dense que le premier : on a le sentiment que la jolie petite musique de Tennis s'est habillée pour l'hiver. Elle est plus solide, plus variée, gonflée parfois de guitares, de rythmes bondissants, de claviers fluides et qui dégoulinent comme une cascade d'eau claire. La voix de Alaine Moore elle-même est un truc bizarre à l'échelle pop : une voix qui tend à unifier tout ce qu'elle chante, sans caractère particulier, mais qui garde en toutes circonstances une fraîcheur et une énergie remarquables. On a bien sûr l'impression d'avoir entendu ce genre de musique des milliers de fois... tout en étant certain que chaque chanson est unique. Si ce n'est pas ça l'essence de la pop, alors on n'y connaît plus rien. L'album pétille sur "It All Feels The Same" le titre d'entrée de gamme, il murmure magnifiquement sur "My Better Self" ou voyage avec le beau (et complètement toc) "Petition". Et puis il y a quoi ? L'amour bien sûr, cette petite notion rétrograde et démodée qui agace au-delà de toute mesure si on y regarde de près mais qui donne sa couleur uptempo à la majorité des chansons. Riley et Moore s'aiment d'un amour pur et tendre. C'est beau comme de la barbapapa. Young And Old a ses moments faibles et ses coups de rétroviseur qui vous détruisent une réputation ("Robin" venu tout droit des années 40) mais garde dans l'ensemble un attrait bizarre et une séduction instantanée. Tennis agace à outrance, horripile parfois mais réussit à se maintenir du bon côté de la force. L'équilibre d'un groupe ne tient parfois pas à grand-chose. Enlevez la rythmique et Tennis nous sortirait par les trous de nez. Avec elle, le groupe a du charme, de la classe, du talent.
Mécanique pop et loi de la résonance
Par delà la musique elle-même, ce qui frappe ici, c'est le pouvoir de convocation et de résonance de ce type de musique pop. Avec l'attrait de Tennis, et pour prolonger le travail du très branché Retromania de Simon Reynolds, l'auditeur entend non seulement les morceaux originaux mais est capable consciemment ou non d'entendre d'autres types de musique pop déjà emmagasinés par l'oreille, soit connus (The Cardigans par exemple), soit enregistrés par la mémoire individuelle ou collective (au hasard Sandie Shaw). On ne parle pas ici de plagiat mais plus probablement d'un phénomène d'écho ou de mémoire musicale (qui vaut pour l'amateur ou l'auditeur occasionnel) qui se met en oeuvre mécaniquement dès que l'oreille entre en contact avec la musique pop. Plus la structure musicale est simple et plus le phénomène de résonance ou d'écho est prononcé et facile à établir. Le rock étant par définition bâti sur des structures plutôt rudimentaires, ce phénomène explose dans la pop, sans qu'on puisse parler à proprement parler de "ressemblances" (existantes, parfois) entre les morceaux et les artistes.
Si on s'intéresse à ces échos/résonances pop, on peut s'amuser à considérer que le véritable acteur de l'année 2012 n'est pas Lana Del Rey ou Tennis, donc, mais une forme de résurgence pop d'un courant qui fleurissait dans les années 60 et qui allait de Sandie Shaw donc à Nancy Sinatra en passant par Marianne Faithfull. Sans négliger les deux dernières et pour en rester à Tennis, Shaw est probablement la plus proche de l'actualité récente des chanteuses et chansons branchées. Elle-même disparue des radars, la chanteuse a fait partie de celle qui ont le mieux "fusionné" avec l'esprit du rock indie, s'accouplant magistralement (et notamment) à la musique des Smiths, circa 1985. Selon la loi de la résonance, la musique de Tennis est d'autant meilleure que son pouvoir de convocation (d'autres références) est fort. On fait donc du Young avec du Old, en entendant de l'ancien dans le neuf. Les esprits chagrins diront que cela vaut dans tout art et dans toute création humaine. Ce n'est pas faux mais pas tout le temps aussi vrai qu'ici.
Pour en revenir à Tennis tout de même, on ne se damnera pas pour ce nouveau groupe aux accents antimodernes mais on ira bien disputer un troisième set avec eux, histoire de voir encore ce qu'on a déjà vu, de le revoir encore et de se souvenir qu'on l'avait déjà vu/entendu ailleurs. C'est ça qui est bien : l'éternel retour. Les amateurs de pop sont comme des vaches : ils ruminent les deux mêmes chansons à longueur de vie. "It All Feels The Same" chante Moore. C'est exactement ça. On veut le même sans le savoir.
Tennis - It All Feels The Same (l'un des meilleurs morceaux de l'album)
Sandie Shaw et The Smiths - Hand In Glove
The Cardigans - For What it's worth Voir aussi- Diapo : les couples mythiques de la pop et du rock- Diapo : les plus beaux duos de la musique