
Alors que la plupart des groupes s'amusent à se reformer, les anciens gamins fous de Supergrass soignent leur sortie en se payant, comme Arab Strap il y a quelques années, une belle tournée d'adieux. Leur Farewell Tour, constitué de quelques dates anglaises, posait pour la dernière fois hier les valises du groupe d'Oxford à Paris pour un ultime concert archi-comble à la Cigale. 17 ans après leur formation et 15 ans après la sortie de leur album de référence , le premier et celui qui les installa parmi les espoirs et poids lourds instantanés de la brit pop, les Supergrass tiraient donc leur révérence dans une belle salle et devant un public acquis à la cause, constitué d'ados attardés de 30 à 40 ans, de filles plutôt planquées et ayant une tendance à l'obésité, d'un nain et de quelques familles recomposées. Ambiance familiale donc et sautillante aux articulations qui craquent mais passionnée et chaleureuse, pour une soirée pétillante et essentiellement nostalgique. Ceux qui avaient assisté aux concerts précédents avaient relevé des dissensions musicales entre les membres du groupe qui avaient disparu comme par enchantement à la descente de l'Eurostar. Les Supergrass ont déjà été plus souriants et enjoués mais jouent à l'unisson et plutôt serrés. Le set est articulé pour faire monter le suspense et l'excitation autour d'une ballade anti-chronologique dans leur oeuvre. Le groupe joue 4 chansons de chaque album en démarrant par le bon , sorti en 2008, et en remontant le temps et l'excellence (St Petersburg etc). Il faut avouer que, comme tout le monde, on est là plus par nostalgie des débuts que par affection pour la fin, aussi solide et honorable soit elle. Chaque changement de disque est souligné par de chouettes films et des images des membres en studio, histoire de rappeler que la route a été longue, plutôt variée, et majoritairement parsemée de bons moments. Etrangement, l'émotion semble plus présente chez les spectateurs qui versent une larme, lèvent les bras en l'air, dansent et s'époumonnent que parmi les membres du groupe qui enquillent sans beaucoup s'épancher (quelques mercis, peu d'échanges avec le public) leurs titres les plus récents. Le son de Supergrass a sacrément évolué depuis les débuts et cela se sent au fil du set. Les Supergrass ont eu une sorte de période expérimentale entre Life On Other Planets et Road To Rouen, bel album passé plutôt inaperçu à l'époque. Ce qui frappe à ce stade, c'est la puissance du groupe emmené par un Gaz Coombes aux vocaux assurés et au jeu de guitare très stonien. La référence à Mick Jagger & co n'est pas usurpée et s'impose à l'oreille au fil du concert : les Supergrass n'ont jamais craché sur les solos de guitares et ont une tendance naturelle à la boursouflure qui n'est pas déplaisante mais a eu tendance à les banaliser avec le temps. Le rock est agressif, presque trop classique. Les mélodies ne brillent pas par leur génie : c'est plus la manière qui joue ici, le style, le panache, l'énergie collective.
Le concert décolle quelque part entre Life On Other Planets et le XRay Album. Les tubes commencent à tomber, un à un et impeccables, presque toujours incomplets. Ce qui distingue Supergrass des grands groupes du passé, c'est cette (in)capacité à faire exploser leurs meilleures idées en route pour en ajouter de nouvelles. Leur musique ne tient pas en place et cela constitue une signature : on passe du presque funk, au rock lourd à la pop aérienne. C'est à la fois déconcertant, séduisant et presque toujours décevant. Le public commence à se prendre au jeu sur Grace, s'enflamme sur Moving, Mary et bien sûr l'incandescent Pumping On Your Stereo, une sorte de chanson parfaite à l'échelle du groupe. La déferlante continue ensuite jusqu'au final. Renforcé sur la première partie du concert par un frère Coombes (qui assure une bonne 1ère partie avec son groupe), le groupe se rassemble et réduit à son trio originel (le batteur Danny Gooffey, futur Babyshambles, Mick Quinn à la basse, rouflaquettes Gaz) pour mieux balancer ses titres phares. Tout le monde joue le jeu et c'est 1995 pour tout le monde quand retentissent les Lenny, She's so Loose, ManSize Rooster, Strange Ones (ma chanson préférée) et bien sûr en rappel l'immanquable Caught By The Fuzz et le toujours parfait Alright. Les Supergrass tirent une révérence classieuse au bout de deux heures de concert, font un salut d'artistes. Gaz Coombes essore sa chemise noire trempée de sueur, replace son galure sur son front et en profite pour s'essuyer les yeux. Les trois compères s'avancent sur le devant de la scène tandis que le frère Coombes sabre le champagne et arrose un public qui ne s'est pas vu vieillir. On aurait pu s'attendre à une soirée à rallonge, à un événement spécial, à un set bouleversé. Le concert parisien est à l'image du groupe : à peine spécial, à peine exceptionnel. Supergrass a bien vécu, a toujours suivi sa route. Le grand drame du groupe aura été d'avoir tutoyé trop tôt l'excellence et d'avoir couru après pendant toute son existence. Les oxfordiens auront bien duré pour ce qu'ils avaient encore à dire. Ils auront bien lutté, bien vieilli et auront gagné une (petite) place au panthéon des groupes générationnels. "Life is a cigarette, you smoke to the end,/ But if you rocket the middle bit, Then you burn all your friends,/ The wider your eyes, the bigger the lies, yes it's true." Il faut toujours s'arrêter avant de fumer le filtre. Release The Drones, leur dernier album (posthume du coup) pourrait bien sortir dans les mois qui viennent. Possible qu'il soit bon.
Supergrass- Caught By The Fuzz (La Cigale Paris 11 juin 2010)
Supergrass - Pumping On Your Stereo (Paris La cigale 11 juin 2010)