Stagger Lee éternel assassin

18/02/2010 - 16h29
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Stagger Lee éternel assassin
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Parmi les grands sujets d'inspiration du blues, du rock et de la pop, il n'y en a aucun (je dis bien aucun) qui rivalise avec la notoriété et la longévité de Stagger Lee. Etrangement, cette renommée et cette célébrité sont presque inversement proportionnelles à l'intérêt du faits divers dont ils sont issus. Chanté par tous, incarnation du meurtier black, Stagger Lee ne méritait vraisemblablement pas cette postérité. Né en 1865, Lee Shelton, le vrai nom du bonhomme, est un cocher qui arrondit ses fins de mois (ou l'inverse) en faisant le mac à Saint Louis dans le Missouri. Le soir de Noël en 1895, il s'embrouille avec un dénommé William Lyons, 25 ans, dans un bar. Alors que Lyons et Shelton prennent des verres ensemble et sont plutôt bon amis, la conversation vire sur la politique. Shelton et Lyons s'engueulent et ce dernier fait voler d'une pichenette le chapeau de Stagger Lee qui tombe sur le sol. Quelques dizaines de minutes plus tard, Shelton veut sa revanche et demande à Lyons de s'excuser et de lui laisser faire la même chose, à savoir faire tomber son galure pour réparer l'outrage. Lyons qui est aussi bourré que Shelton l'envoie bouler. Stagger Lee sort son flingue et abat son ami froidement d'une balle dans l'abdomen. Avant de quitter le saloon, il donne un petit coup de pied sur le chapeau de Lyons et l'envoie valdinguer sur le sol. Stagger Lee fut emprisonné suite au meurtre de Lyons et mourut en prison 17 ans plus tard de la tuberculose.

La légende de Stagger Lee tient donc sur assez peu de choses mais est suffisamment simple, spectaculaire et immédiate pour que l'homme devienne l'incarnation de la barbarie des noirs (ces méchants sauvages), de la pulsion violente susceptible de s'emparer de n'importe quel homme et de le transformer en une bête féroce. Stagger Lee devient une icône du mal, une victime du Trickster (satan infiltré pour manipuler les âmes et leur faire faire le mal), un symbole de la fragilité de notre condition. Un site lui est dédié aujourd'hui qui reprend sa biographie (sans grand intérêt), détaille le faits divers ainsi que, par le menu, la liste des quelques 500 chansons inspirées par le personnage.

 

Sur le plan musical qui nous intéresse ici, il est probable que Stagger Lee ait, quasi immédiatement après son acte, été chanté dans les rues par les bluesmen qui composaient à partir d'un journal, de quelques accords et de ces formidables potins de bar qui circulaient alors. Il est intéressant de noter qu'au fil des versions la dispute entre Lyons et Stagger Lee a été pas mal transformée : on a parlé d'une engueulade autour d'une femme, d'un différend lié au jeu et de bien d'autres histoires. Le personnage de Stagger Lee a évolué lui aussi, changeant d'époque au fur et à mesure des récits comme si son histoire était rejouée toutes les décennies, à des époques et dans des lieux différents. On trouve un Stagger Lee de Chicago, un Stagger Lee qui tue en 1900, un autre en 1932. La version de Nick Cave, sur , positionne ainsi Stagger Lee dans les années 30 et propose une narration assez horrifique et très violente de cette simple dispute. Le texte est inspiré, semble-t-il, d'un "toast poem", une sorte de petit billet poétique qui circulait notamment comme une sorte de légende urbaine dans les prisons, les bistrots et qu'on considère comme l'une des formes précurseurs du rap (et du slam !). Cave est fidèle aux racines blues du mythe tandis que la version de The Clash emprunte une perspective retournée. En bons redresseurs de tort punk, les Clash font de Stagger Lee un héros victime d'une tricherie au jeu tandis que Lyons fait le méchant. "Wrong 'em Boyo" n'est pas la chanson phare de mais a toute sa place dans l'oeuvre du groupe. Bizarre. La dernière version, celle de Lloyd Price, est peut-être la meilleure d'entre toutes : celle-ci est un peu chargée mais il faut aller chercher dans les interprétations de Price plus anciennes pour observer une parfaite conciliation entre la noirceur de la situation originelle et le caractère presque carnavalesque du personnage de Stagger Lee. C'est Price qui fait le meilleur boulot dans ce registre là car Stagger Lee est aussi tragique que comique.

 

 

The Clash - Wrong 'em Boyo

 

Nick Cave - Stagger Lee - Live

 

Lloyd Prince - Stagger Lee

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