
Le rockumentaire sur l'aventure Creation Records d'Alan McGee dont nous parlions récemment a eu l'immense vertu de revenir sur une idée reçue qui voudrait que l'âge d'or de la pop britannique se situe plutôt dans les années 70 que durant les deux décennies suivantes. Ecrasées par la synthpop et les idioties à la Duran Duran et autres Wham, les années 80 auront également été riches en révélations et en avancées. Les années 90 ont, elles, fait l'objet d'une réévaluation timide avec le revival britpop récent, son anniversaire (le 15ème pour les duels Oasis-Blur et consorts). A côté de celles-ci, c'est généralement, et à tort, la décennie 80 qui est la plus mal lotie, régulièrement moquée comme la seule période de l'histoire où la musique a pu être laide. Il y eut bien sûr des mouvements intenses prenant leurs sources dans la fin de la décennie suivante (le punk, le post punk, disons de The Cure, The Fall à Joy Division, New Order), mais aussi des apparitions plus délicates comme The Smiths et à un niveau moindre The Loft qui nous occupe aujourd'hui.
S'il est difficile (à moins d'avoir un excellent disquaire ou d'aller traquer la bête sur ebay - pas difficile au demeurant) aujourd'hui de se procurer quoi que ce soit signé du groupe de Peter Astor et des siens, c'est tout simplement parce que le groupe londonien qui figura parmi les premières signatures de l'Ecossais n'est jamais parvenu à enregistrer le moindre album. Le meilleur témoignage de son existence est une compilation sortie à titre posthume (en 1989, me semble-t-il) chez Creation et intitulée Once Around The Fair - The Loft (1982-85).
Formé en 1980, The Loft s'est appelé The Living Room du nom d'une salle de concert londonienne (un café plutôt) tenu par McGee justement et qui leur donnait l'asile. Repéré, signé, le groupe de beaux gosses ténébreux, emmené par Peter Astor et Andy Strickland (guitares) devait se rebaptiser (The Loft, donc) et attendre quelques années avant d'enregistrer un premier single assez brillant, "Why Does The Rain ?", en 1984. Malheureusement pour le groupe, à peine né au succès, Astor, Strickland et Bill Prince le bassiste se déchirent et font exploser la structure en toute fin de leur première tournée, alors qu'avec leurs gueules d'ange, leurs harmonies cristallines et leurs paroles bucoliques, on pouvait leur promettre une célébrité assurée et une exposition que McGee ne retrouverait par la suite, et quasiment dix ans plus tard, qu'avec Gardener et Andy Bell chez Ride. Astor formera les Weather Prophets, beaucoup moins intéressants (encore que...) avant de tenter l'aventure en solo. Les autres iront remplir les rangs de groupes obscurs dont le fameux The Caretaker Race, groupe un peu culte car produit par Stephen Street et qui laissa un seul album en 1990, porté par le leadership de Strickland. On en parlera peut-être dans une autre vie tant on se situe ici dans l'archéologie du rock, plutôt que dans l'histoire.
Concernant The Loft tout de même, il ne s'agit pas de s'en tenir à la biographie officielle. Le groupe fait partie de ces formations qui auraient pu devenir énormes et peut-être même voler (à quelques mois près) la vedette à Morrissey et aux Smiths. Sur le papier et dans les oreilles, The Loft est le chaînon manquant entre les Pastels et Joy Division : la guitare d'Astor et celle de Strickland ont des airs de Johnny Marr (avec un doigt en moins) tandis que le chant d'Astor mêle la gravité d'un baryton poids plume et la virtuosité de glotte d'un eshtète du larynx. Leurs morceaux sont formidablement produits, bien arrangés, tandis que leur apparence et leur style leur confèrent un faux air de boys band pionnier qui s'oublie.
Avec The Loft, et déjà, on croit entendre les sonorités pop et graciles qu'on retrouvera chez les australiens de Sarah Records, une légèreté bienvenue et aérienne encore retenue aux chevilles par la proximité des années punk. Sans dire que ce groupe là a produit pendant 2 ans (guère plus) la meilleure musique du monde, on peut concéder au Loft de réelles et somptueuses inspirations comme sur "Up The Hill and Down The Slope" ou encore "Lonely Street", ma préférée. The Loft, c'est House of Love en mieux, Television en plus soyeux, The Smiths en moins camp, Duran Duran en plus consistant. En gros, un de ces groupes qui gagnent à être fréquentés et qui peuvent facilement égayer une soirée d'été (ou de printemps) en même temps qu'épater vos amis au jeu du "Tu connais The Loft au fait ? Non, tu veux dire que tu n'as jamais écouté ça ????".
The Loft - Up The Hill and Down The Slope (live de 1984)
The Loft - live au Living Room 1984
Voir aussi :- Les oubliés de la pop : Day One- Les oubliés de la pop : I'm Free ou le charme des Soup Dragons- Les oubliés de la pop : faut-il se souvenir du Perverse de Jesus Jones ?
1 parodie Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
2 justice Al Qaïtarte : un procès dadaïste
3 art Van Gogh, Dali et Picasso disséqués
4 Supercut Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse