
A peine contrariés par une pluie torrentielle et le rock juvénile des Lipstick Traces, power trio punk rock mod bien en place techniquement et dont la capitale regorge désormais (pour notre plus grand désespoir), les dieux du rock avaient dépêché, pour la première fois en terre parisienne, leurs plus étranges émissaires : The Only Ones.
The Only Ones - Flaming Torch - Live Canal + 2009
Depuis notre précédente rencontre au Shepherd's Bush de Londres , il y a 2 ans, le groupe de Peter Perrett a parfait sa santé musicale et s'est redonné surtout un semblant d'avenir. Commencée par des concerts espacés de plusieurs semaines pour cause d'ennuis respiratoires de leur leader, la reformation du quatuor venu des années 1978-1979 s'offre une belle tournée européenne, loin des programmes de stakhanoviste de certains mais tout à fait consistante pour un groupe mort et enterré il y a trente ans.
Le groupe parle d'un nouvel album en 2009 et tout semble pour le mieux dans le pire des mondes. D'où qu'on le prenne, le concert parisien du 8 juin aura donné le sentiment aux anciens, en nombre, et aux plus jeunes, de serrer la louche à l'Histoire du rock elle-même sur la scène du Trabendo : soit un mélange de classe impressionnante, de morgue et de spectres hideux du triptyque sexe, drogues et rock n'roll. Le physique ravagé de Perrett, chemise blanche sur l'os, fait son effet sur ceux qui ne l'avaient pas vu depuis des lustres et contraste avec sa voix incroyable. Peter Perrett a gardé cet aspect de mort-vivant d'il y a deux ans : il est affreusement maigre, un peu voûté, semble avoir des crampes aux doigts lorsqu'il lâche sa guitare et sourit d'un de ces sourires qui font peur et avec lesquels on n'a pas envie d'échanger nos souvenirs. Sa voix est plus forte que lors de son retour. Ses nasales sont puissantes, agressives et, s'il tient encore difficilement la note, Perrett est suffisamment en forme (il tient sur pied, il fait quelques pas, il dira même quelques mots) pour faire de ce retour une sorte d'apparition de science-fiction, un miracle et une bénédiction. Sur "You Gave Birth", un vieux titre un brin moins sombre que d'autres, Perrett est enveloppé dans un éclairage avantageux qui lui redonne un semblant de beauté.
Les Only Ones enchaînent magnifiquement vieux titres ("In Betweens", "As My Wife Says", "Big Sleep"), des standards de leur répertoire ("The Beast", "Flaming Torch", "Lovers of Today", "Why Dont You Kill Yourself ?") et quelques nouveaux morceaux. Ces nouvelles chansons ("Black Operations", "Magic Tablets", "Is This How Much You Care ?") sont solides et plutôt bien accueillies. Le groupe joue serré, soutenu par le jeu de guitare souverain de John Perry qui gratifiera le public de son fameux effet slide sur la meilleure chanson du set en rappel : "Me And My Shadow".Mike Kellie martèle sa batterie à l'ancienne, moins rapide que certains mais d'une précision métronomique. Des quatre, il semble le plus joyeux, le plus fier d'être revenu. La joie se lit sur son visage ou lorsqu'en plein milieu d'un de ces solos dont le groupe a désormais le monopole (personne n'oserait plus faire ça aujourd'hui, mais eux le faisaient déjà en pleine vague punk), il adresse un clin d'oeil humide à Perry sur le côté droit de la scène. A la basse, Alan Mair est gigantesque avec ses airs de C.Jérôme à ne pas y toucher. Sa basse tient "Trouble In The World", l'un des grands morceaux du groupe à bout de cordes. Perrett enchante sur "The Big Sleep" et fait évidemment fureur sur l'unique hit du groupe : le légendaire "Another Girl, Another Planet". On n'ose pas se demander ce que peuvent inspirer au chanteur les paroles d'une chanson en forme de déclaration d'amour à ce qui lui a pris 30 ans de sa vie. Perry et Mair soutiennent les refrains par des choeurs incongrus (Perry chante affreusement faux au début avant de se régler) et confèrent à l'ensemble une texture un peu moins dramatique que les chansons d'origine.
Les Only Ones sont un témoignage musical perdu : ils jouent comme des punks au ralenti de la fin des années 70, ont incorporé depuis des lustres des caractères post-punk, ont l'intensité de Stones qui se seraient reposés 25 ans dans un caisson étanche. Perry tente d'entraîner son chanteur dans un"we take requests tonight" qui les mène à jouer le très beau "The Whole of the Law". Perrett qui fatigue ne rentre pas dans ce jeu-là. Il réclame lui-même "Miles from Nowhere" qu'il délivre à la perfection et qui clôt leurs sets depuis quelques mois. Retour vers le futur et magie noire.
Il ne fallait pas rater les Only Ones. Leurs albums viennent d'être réédités. Tout est là. Pendant ce temps là, l'un de leurs plus grands fans, Pete Doherty se faisait serrer puis relâcher pour s'être fait un shoot d'héroïne dans un avion suisse. Il n'y a pas de justice. Vraiment pas.
Voir aussi - Notre interview avec The Only Ones - Retour sur leur reformation à Londres- Notre Histoire du Rock