La mort sans fin : Pretty Polly des Byrds à Nirvana

09/10/2010 - 10h27
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La mort sans fin : Pretty Polly des Byrds à Nirvana

 

Les rapports entre la pop et les faits divers se résument souvent à des échanges de cadavres ou d'événements sordides. L'affaire de Pretty Polly, l'une des histoires les plus utilisées par les rockeurs et bluesmen du monde, entre évidemment dans cette catégorie. Connue initialement sous plusieurs appellations, "la tragédie de Gosport" ou "The Cruel Ship's Carpenter", la trame de "Pretty Polly" appartient au domaine des légendes de campagne, celles dont on peut percevoir la trace aussi bien sur les Iles Britanniques qu'aux Etats-Unis et qui se présentent via l'art de la chanson sous plusieurs aspects ou variantes. 

 

Le fait divers d'origine n'a pas été précisément identifié (ni sourcé) mais pourrait être intervenu dans les années 1700-1720, en Angleterre. Les premières apparitions du motif qui sert de fil rouge aux déclinaisons de Pretty Polly apparaissent imprimées à Londres en 1720. On peut supposer que l'histoire traînait déjà depuis un petit moment dans les campagnes anglaises donc, Worchester peut-être ou évidemment Gosport dans l'Hampshire. L'histoire telle qu'elle a pu se produire serait la suivante, d'un classicisme rare, un homme (marin le plus souvent) aurait séduit une jeune femme puis l'aurait abandonné avant de s'embarquer. Celle-ci, enceinte de leurs oeuvres, aurait été emmenée en forêt et sauvagemment assassinée par son amant. Une fois en mer, le gaillard (possiblement un charpentier marin d'où le titre de la légende) aurait été pris de remords, hanté par le fantôme de la disparue et aurait sombré dans la folie, avant de mourir dans d'affreuses souffrances. Selon les sources et les résurgences, le motif de Pretty Polly se déplace du coupable à sa victime, de la séquence du meurtre (une murder ballad traditionnelle avec forêt, l'amour passionnel qui se change en haine et en barbarie), à celle de la folie qui hante le meurtrier (le fantôme, la culpabilité). La richesse de Pretty Polly et sa postérité tiennent sûrement à la possibilité qui y ont trouvé les artistes d'évoquer, autour d'une même situation, plusieurs événements dramatiques. En 1961, Bob Dylan introduit une version de Pretty Polly qui ne restera pas dans les annales mais qu'il transformera, selon toute vraisemblance, deux ans plus tard dans la magnifique "Ballad of Hollis Brown", autre histoire similaire, comme née à nouveau d'un faits divers tracé dans le Sud du Dakota.

 

Parmi les versions qu'on donne à entendre ici, les deux plus fidèles au schéma d'origine sont celles de Ralph Stanley et Patty Loveless et étrangement de la jolie et très tendance Queen Adreena. Pour le vieux Ralph, que certains ont peut-être découvert sur la BO de O'Brother, Where Art Thou ?, difficile de faire plus roots que cette légende du bluegrass. Ralph est le roi du banjo et un interprète formidable. Sa version respecte les canons du genre et peut être qualifiée de traditionnellement archétypale. En plus d'une mise en scène à 2 voix, le texte évoque toutes les étapes du mythe : la rencontre, l'amour, la trahison et le meurtre, la folie, le repentir et la mort. Même topo ou presque pour Queen Adreena qui s'intéresse au meurtre lui-même et à la malédiction qui pèse sur le tueur, prénommé Billy ici, et qui est maintenant endetté auprès du... diable.

 

Notre troisième version, la plus éloignée des bases originelles et dont on doit la filiation à l'écrivain Greil Marcus, est bien sûr la "Polly" de Nirvana. Selon une première analyse, il semble que cette chanson ait posé pas mal de questions à Kurt Cobain qui l'a traînée pendant plusieurs années avant de la terminer et de l'inclure sur un album (, donc). D'après plusieurs sources, Polly serait basée sur une vraie histoire de viol, intervenue à Tacoma. Une fille de 14 ans est enlevée à la sortie d'un concert punk, en 1987, par un dénommé Gerald Friend. L'homme l'emmène en forêt, la viole, la torture à coups de lame de rasoir et à l'aide d'une torche avant de l'abandonner. Cobain appelle sa chanson "Hitchiker" puis "The Cracker" avant de s'arrêter sur Polly, comme si (a-t-il découvert entre temps d'autres Polly ?), il avait compris que son histoire n'était jamais qu'une variation sur le motif originel. En prenant à la lettre l'interprétation de Greil Marcus, on voit apparaître sous ce nouveau nom de baptême la puissance du motif et de la figure de Pretty Polly.

 

Comme Salomé ou Lilith, l'image de la femme sacrifiée par l'homme dans une sorte d'acte de haine dirigé contre l'expression même de son désir prend une portée qui dépasse l'ordre du simple fait divers. Les mille morts de Polly, leur théâtralisation, leur répétition dans des compositions musicales sonnent comme des rappels de couleur, des résonances d'un seul et même sacrifice, celui de la femme et de l'amour qui va avec. Des Byrds à Cobain, en passant par Dylan et les autres, interprétées par des hommes comme par des femmes, ces mille morts disent sur chaque morceau le dépassement de leur portée événementielle par un contenu universel et sociologique. C'est tout ce dont il est question ici : de la pop qui dit bien plus que la chanson.

 

 

Nirvana - Polly (live12 juillet 1989) 

Queen Adreena - Pretty Polly - Live in Cologne (2005)  

Ralph Stanely and Patty Loveless - Pretty Polly

 

 

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