Comment faire des clips musicaux de génie : la recette OK Go décryptée

08/07/2014 - 12h07
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Depuis juin, le groupe américain OK Go dévoilait un nouveau clip barré pour le titre The Writing's On The Wall. L'occasion était trop belle. Fluctuat s'est alors penché sur l'univers décalé de leurs vidéos.

Video makes the internet stars

S’il est difficile de chantonner un titre du groupe américain OK Go, il est en revanche excessivement facile de se remémorer leurs clips. Des chorégraphies sur des tapis de course, un jeu de dominos géant et kitsch, un ballet canin, le quatuor de Chicago enfonce le clou à chaque nouvelle vidéo, affolant les compteurs de YouTube et consorts. Semblant avoir parfaitement intégré le fonctionnement de la viralité 2.0, les OK Go reviennent cet automne avec un quatrième album et ont d’ores et déjà balancé le clip de leur premier single, encore une fois hallucinant, "The Writing’s on the Wall". L’occasion rêvée de décrypter la méthode quasi infaillible du groupe le plus visionné du monde.

 

"The Writing’s on the Wall" 

 

1-Le plan séquence

Toujours impressionnant techniquement, le plan séquence est devenu en quelques années l’une des signatures visuelles parmi les plus remarquées. Emprunt au langage cinématographique, il consiste en une seule prise, sans coupe, ni montage (du moins apparemment). Spike Jonze ("It’s oh so quiet" de Bjork) ou Gondry ("Come into my world" de Kylie Minogue, "The Denial Twist" des White Stripes ou récemment "Love Letters" de Metronomy) ont ainsi donné leurs lettres de noblesse à cet effet. Renforcé par des mouvements de caméra continus ou au contraire en plan fixe, le plan séquence se veut une des marques de fabrique d’OK Go. Pas moins de  9 de leurs clips sont réalisés de cette façon. Le premier single de leur 2e album, A Million Ways (2005) propose déjà une chorégraphie en plan séquence fixe mais c’est avec "Here it goes again" que le groupe explose.

 

La fameuse chorégraphie sur les tapis de course, simpliste en terme de mise en scène, accroche le regard par les mouvements horizontaux et les entrées et sorties de champ des quatre musiciens. Réalisé par Trish Sie (la frangine du chanteur Damian Kulash JR, spécialiste des vidéos virales) et le groupe, le clip dépasse les 50 millions de vues depuis sa mise en ligne en 2006. Coup de génie, la vidéo plaît de par son efficacité visuelle et sa reproductibilité (nous y reviendrons).

En 2010, OK Go remet le couvert avec deux versions en plan séquence de leur single "This too shall pass". Une fanfare qui joue en live le morceau multiplie les intervenants (125 membres de la fanfare de l’université de Notre Dame), rappelant le clip de U2 "The Sweetest Thing" (1998). Mais la 2e version met la barre nettement plus haut. Dans un immense entrepôt, on découvre une sorte de domino géant où chaque élément en mouvement produit une réaction en chaîne visuellement imparable. Nécessitant trois mois de préparation, deux jours de tournage, 60 personnes sur le set et 60 prises, la vidéo est une réussite en terme de précision et de chronométrage.

 

2- Machineries bizarroïdes et effets d’optique

Pour créer une identité visuelle forte, l’utilisation du plan séquence n’est pas suffisante. Dans "This too shall pass", l’univers de récup’ et les objets hétéroclites semblant tout droit sortis de l’imagination de Michel Gondry apportent une touche home made qui renforce encore la codification des clips OK Go. On retrouve cet aspect dans "Needing/Getting" (2012), un clip co-produit par Chevrolet (donc beaucoup de budget). Diffusée pendant le Superbowl, la vidéo met en scène le groupe dans une voiture sonorisée qui au fil de son parcours croise des instruments (pianos) ou des objets musicalisés (bidons) et crée de fait une version inédite du titre. Ce mix entre images et musique (très présent chez Gondry dans "The Hardest Button to button" des White Stripes par exemple) parvient à matérialiser à l’écran la création musicale.

 

Toujours à la pointe en terme de recherche visuelle, OK Go, quasi-systématiquement impliqué dans la réalisation de leurs clips, cherche aussi à travailler sur les effets d’optique. C’est le cas dans "The writing’s on the wall", "Do what you want" (dont une des versions est réalisée par Olivier Gondry, le frère de, connu pour ses innovations techniques et ses jeux d’optique) et "All is not lost". Dans ce dernier, ils utilisent une application web de démultiplication de l’image. Sorte de kaléidoscope humain, le clip consiste en un plan fixe en contre-plongée complète sur les membres du groupe exécutant des figures de danse et des mouvements. Mais la division de l’écran en plusieurs fenêtres crée une mosaïque hypnotique où chaque mouvement répond à un autre. Un clip sans fin qu’on peut regarder en boucle sans se lasser de l’impression d’expansion visuelle qu’il provoque.

 

3- L’autodérision

Quand on produit autant de clips visionnés des millions de fois, mieux vaut ne pas prendre la grosse tête. Oubliant le sérieux, OK Go préfère l’autodérision et l’humour, vecteur de sympathie nettement plus fertile. À base de chorégraphies débiles, de vêtements improbables et de situations absurdes, le groupe se taille une réputation de hipsters décontractés, totalement à l’aise avec le ridicule. Des fringues importables de "Here it goes again" aux joggings atrocement colorés de "End Love" en passant par les justaucorps vert d’eau de "All is not lost", les Américains s’amusent du mauvais goût avec une légèreté contagieuse.

Mais avant d’opter pour des tenues qui donneraient une migraine à un daltonien, ils ont cherché à bien présenter. Dans "A Million Ways", ils arborent des costumes cravates mais ils y ajoutent une touche décalée. Semblant sortis de la penderie d’un disco king de 1977, les vêtements ne symbolisent pas une quelconque élégance. Au contraire, ils apparaissent comme des pièces d’un déguisement, celui d’un groupe pseudo rock qui, refusant d’être étiqueté, se joue des codes et transforme une attitude sérieuse en blague potache.

 

En 2011, c’est aux côtés des Muppets qu’OK Go force encore le trait en s’auto-parodiant. Reprenant des éléments de leurs clips les plus connus, ils rejouent le match avec Kermit, le chef suédois et Animal. Bourré de références, autant aux réalisations du groupe qu’à l’univers du Muppet Show, le clip est une bouffée d’air frais. Hommage sympathique sans être révérencieux, il installe un peu plus OK Go dans une veine drôle et décomplexée. Le groupe a beau être un phénomène vidéo et musical, il n’en oublie pas pour autant de s’amuser et de proposer des variations humoristiques sans prise de tête, un fait rare dans l’industrie musicale.

 

4-La naïveté

Que ce soit par le biais d’un film d’animation à la facture enfantine ("Oh lately it’s so quiet") ou par l’apparition d’une fanfare colorée et joyeusement bordélique ("This too shall pass"), l’identité visuelle d’OK Go n’oublie jamais de jouer la carte de la naïveté. Cette fraîcheur se retrouve dans "White Knuckles" (2010). Ce clip en plan séquence met en scène une douzaine de chiens cabotinant avec les quatre garçons, décidément dans le vent. Quatre semaines de répétition ont été nécessaires pour créer cette impression de facilité, de simplicité qui se dégage du clip. Sorte de numéro de cirque, avec canins en équilibre,"White Knuckles" rappelle les séances de clowns avec caniches qui peuplent les souvenirs de tout spectateur. Cette petite pastille sans prétention, apparemment simpliste (mais loin de l’être en réalité) démontre encore une fois le talent d’OK GO à capter quelque chose de l’enfance et de le restituer en lui conservant son caractère ludique.

 

Autre versant de la naïveté affichée du groupe, la poésie du quotidien. Dans "Last Leaf" (toujours en 2010), le groupe imagine une vidéo d’animation en stop motion à base de pain de mie. Tandis qu’une histoire se déroule de tranche en tranche (comme gravée sur la mie), on se prend à rêvasser devant cette lumineuse (et simple) idée qui transfigure un aliment on ne peut plus basique en support poétique. À la manière d’un Prévert ou d’un Vian dans sa propension à magnifier le quotidien, un élément invisible au jour le jour prend vie et devient magique par la grâce de l’animation. Naïf dans sa conception (les dessins sont très enfantins), "Last Leaf" parvient à faire coïncider une technologie moderne et une imagerie candide, presque primitive.

 

5- La communauté

À l’heure d’internet, la production visuelle doit aussi chercher à construire des ponts entre créateurs et public. En choisissant des mise en scène a priori simplistes (les tapis de course), OK Go offre la possibilité à d’autres de reproduire à l’infini leurs clips. Cette viralité qui dépasse le simple fait de partager des vidéos offre une longévité et une exposition médiatique inédite. Les nombreux mèmes (phénomène repris et décliné en masse sur le net) de "Here it goes again" démontre l’efficacité de l’idée. Mais le groupe n’oublie pas pour autant le principe de communauté qui structure l’existence numérique. Dans "The Writing’s on the Wall", on découvre ainsi à la toute fin du clip l’équipe technique qui a permis sa réalisation. Cette mise en scène du hors champ, des coulisses tisse un lien affectif, une sorte de reconnaissance des invisibles dans laquelle le public se reconnaît.

Forts de cette communautarisation de leurs troupes, Damian Kulash JR et ses acolytes ont organisé une parade géante à Los Angeles en 2010 (en partenariat avec un système de géolocalisation mis au point par Range Rover). Invitant sur le terrain leurs fans, ils ont traversé les rues de la cité des anges pendant huit heures. Le fruit de cet étrange happening se nomme "Back from Kathmandu". Cette tentative singulière de mise en relation directe entre le groupe et son public a le mérite de désenclaver les deux entités, naturellement dépendantes l’une de l’autre, pour qu’assemblées elles créent une nouvelle forme d’expression, loin des écrans d’ordinateur où tout a commencé pour OK Go.

 

Nouvelle forme de communication très marketée dans l’industrie musicale ou véritable changement dans la relation entre musique et images (et créateurs et consommateurs), difficile de faire la part des choses. Le leader du groupe Damian Kulash JR étant un pro du net et de sa viralité (il a participé à la vidéo "First Kiss" où des inconnus s’embrassaient soit disant pour la première fois), tout comme sa sœur, collaboratrice récurrente du groupe, il y a fort à parier qu’OK Go soit pleinement conscient des méthodes pour créer le buzz (les co-productions avec de grands groupes comme Chevrolet ou Range Rover en témoignent). N’en reste pas moins une créativité visuelle indéniable, un sens aigü des nouvelles technologies et de leurs usages et surtout une approche radicale de l’économie de la musique au XXIe siècle. L’image y remplace peut-être progressivement la musique, mais quelles images !

Par Ursula Michel
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