
On nous réclamait à corps et à cris (ok, j'ai reçu 2 mails à ce sujet) le retour de notre grande série "Pop et faits divers" à haute valeur culturelle ajoutée. Et bien donc... et en coïncidence avec l'actualité littéraire qui a fait son beurre avec le très bon Claustria de Régis Jauffret, arrêtons-nous quelques instants sur la postérité musicale de l'affaire Fritzl.
Pour ceux qui auraient vécu dans une grotte (ou une cave, ah, ah,..) ces 4 dernières années, l'affaire Fritzl est l'histoire d'un type, autrichien (ce qui n'est pas sans importance), aujourd'hui âgé de 70 ans, qui a détenu pendant 24 ans sa fille (de 18 à 42 ans) dans un abri atomique creusé sous sa propre maison. Cet homme, Josef Fritzl, un ingénieur BTP de son état, a descendu sa fille à la cave pour ses 18 ans et lui a fait une demie-douzaine de gamins. 3 gamins ont été remontés au fil du temps à l'étage supérieur où ils ont été élevés par la mère de la fille en question. 3 autres ont vécu pendant 15, 12 et 3 ou 4 ans avec leur mère Elizabeth dans l'abri aménagé en appartement caverne de 55 m2 dans des conditions indignes, affamés par leur père, violés par celui-ci (à l'exception du petit), etc, etc. Un autre enfant a été emmené et tué par son père. En 2008, Fritzl qui emmenait à l'hôpital une enfant quasi mourante a peu à peu été démasqué.
L'affaire Fritzl par son horreur (l'ingénieur partait en congé chaque été, son épouse connaissait la réalité sans la connaître) formidablement décrite dans le roman de Jauffret a un retentissement énorme par sa dimension horrifique et sa situation dans un pays, l'Autriche, où à quelques dizaines de kilomètres de là, on avait déjà trouvé il y a quelques années la belle Natacha Kampusch. Autriche, secret, barbarie, cave : l'association entre le trauma psychologique du peuple et la perversion montrée par le tortionnaire Fritzl a évidemment fait son chemin. Etrangement, ce n'est pas dans cette voie qu'ont été utilisés les faits par les musiciens qui, très vite, ont su composer des morceaux autour de cette tragédie.
Malgré quelques mentions rap (Kery James notamment), ce sont les musiques dures comme le hardcore ou le hardrock qui se sont le mieux emparées de l'affaire. Parmi eux, le groupe Rammstein, s'exprimant donc dans la langue de Fritzl, a produit à chaud le meilleur titre sur le sujet avec "Wiener Blut" (sang viennois en français) une remarquable chanson dans laquelle c'est Fritzl lui-même qui s'exprime. En traduction française, cela donne à peu près ça : "Ici en bas, personne ne peut nous déranger / Personne ne doit nous entendre / Personne ne va nous découvrir, non / Nous apprécions les joies de la vie / Parfois tu te sens si seule / Je planterai en toi une petite soeur / La peau si fraîche et la chair ferme / Sous notre maison, un nid d'amour". Le groupe accompagne le titre sur scène d'une chorégraphie idoine et malgré le scandale déclenché par le morceau, réussit une évocation intelligente, pudique et qui rend assez bien l'ambiguïté du discours du tortionnaire. A côté de la version de Rammstein, le titre des Américains de The Boy Will Drown, consacré lui aussi à Elisabeth Fritzl est un peu moins fort. La musique se défend mais le texte choisit des vers secs et plutôt négligés : "Death light / Sex stench / Clawed walls beaten / Buggered / Twenty-six fucking years / No breath to breathe / Just a stale taste / Dignity spat on / Shattered and burnt / The touch that burns her graveyard complexion". C'est un peu juste messieurs, même si l'originalité du groupe tient dans la mise en perspective d'un dyptique avec une chanson sur la fille et l'autre sur le père. Plus intéressant encore dans le genre qui nous intéresse, le mouvement exceptionnel des français de Benighted qui choisissent l'année dernière de sortir un album entier qui s'inspire en grande partie du fait divers. Asylum Cave est plus subtil qu'il en a l'air puisqu'il raconte l'histoire d'un homme à moitié fou qui est bouleversé par ce qu'il a vu à la télévision de la vie et des aventures de Josef Fritzl. Plus fort que Jauffret qui s'est beaucoup amusé dans son roman sur la présence de la télévision dans la cave (en fin de parcours seulement) et du retournement qu'il proposait du mythe platonicien de la caverne, les Stéphanois de Benighted introduisent une sorte de second degré dans le schéma qui est plus qu'intéressant et... postmoderne. Musicalement, évidemment, le disque n'est pas à mettre entre toutes les oreilles, le groupe oeuvrant dans un sous-genre du grindcore (est-ce du death ?) particulièrement... particulier et sonore. Difficile de soutenir l'écoute de l'album dans la durée tant le growl du chanteur est dévastateur (lorsqu'on est pas habitués du moins) mais n'est-ce pas là le meilleur hommage que la pop (?) pouvait rendre à Josef Fritzl.
Etrangement et pour l'heure, aucun groupe majeur, à l'exception de Rammstein, n'est venu chercher l'inspiration du côté de ce fait divers exceptionnel. Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Est-ce que l'histoire de l'Autrichien est trop aberrante et effrayante pour faire un morceau mélancolique sans être macabre ? Est-ce la dimension pervers du crime qui rebute ou simplement une question de temps ? Il est possible que le fait divers, très lié à une forme de normalité du crime glaçante, n'offre pas d'angle abordable pour être mis en chanson convenablement. L'affaire est sordide, sans romantisme, magie. On ne peut vraiment s'identifier à Fritzl ou s'amuser à le mythifier comme cela a été fait par le passé pour des crimes distants (tels que l'affaire Jack L'Eventreur, sur laquelle on reviendra prochainement). On touche peut-être avec Fritzl la limite de notre approche et celle du média lui-même : la pop ne peut pas faire de chansons sur tout ??
Rammstein - Wiener Blut - live 2009
The Boy Will Drown - Josef Fritzl
Benighted - Frizl - live Toulouse 2010