
Elvis - Love Me Tender
Elvis 1977
Cette année encore j'ai raté l'anniversaire de la mort d' Elvis Presley. Ma "fiche de lecture" arrive donc en retard (le 16 août 1977, le King mourait à l'âge de 42 ans) mais comme cet anniversaire revient chaque année et qu'il occupe traditionnellement au moins 2 ou 3 minutes des journaux télévisées (inter)nationaux, allons y pour un léger dérapage. Si comme moi, vous trouvez assez difficile de vous extasier sur les premiers pas du rock, disons tout ce qui se tient entre 1930 et 1950, si comme moi vous avez l'oreille qui s'irrite lorsque vous entendez les arrangements de l'époque mais êtes curieux, amoureux des belles voix et excité par la représentation culturelle du King, l'énorme et double biographie écrite par Peter Guralnick et traduite au Castor Astral en 2008 est un must et une lecture obligée. La quatrième de couverture reprend quelques avis autorisés sur le livre dont une réaction de Bob Dylan qui en fait rien moins que le meilleur livre écrit sur le rock de tous les temps. On se souvient que le Dead Elvis de Greil Marcus dans un autre genre (plus court, plus pop) faisait son petit effet mais la double biographie de Guralnick est un insurpassable monument qui en 2 tomes de quasiment 800 pages chacun (soit un gros pavé géant de plus de 1500 pages), suit Elvis Presley et son entourage de sa naissance à son enterrement. Le livre est construit chronologiquement et suit vraiment Elvis pas à pas, jour après jour, et notamment à partir du moment où sa carrière se fait. On a, comme dans tout ouvrage qui se respecte, une première séquence qui décrit son enfance, l'écolier qu'il était, sa famille, son premier amour, ses relations avec ses amis et sa passion pour la musique.
Et puis l'ouvrage décolle quand Elvis se met à croire à son étoile. Il rencontre Sam Perkins, puis évidemment le Colonel Parker et Guralnick nous immerge littéralement dans sa vie. Le nombre d'entretiens réalisés pour l'écriture de ce livre (qui a pris plus de 8 ans) est inimaginable et conduit à une sorte d'exhaustivité documentaire qui est affolante.
On comprend avec Guralnick où se niche le talent d'Elvis, comment il naît et apparaît (puis disparaît) au fil des enregistrements. Elvis est un homme à éclipses, qui surgit en tant que personnage et artiste lorsqu'il prend forme de chanteur. Les séquences qui décrivent les premières sessions sont sidérantes et le restent jusqu'au dernier stade. Le second volume du livre est consacré au retour d'Elvis (la période post service militaire) et à son longue déchéance. Guralnick revient sur la vie de l'homme le plus célèbre des Etats-Unis (avant MJ), sur ses séjours à Vegas, sur ses relations compliquées (enfantines, culottées de blanc) avec les femmes, sur celles qu'il aime et sur ses caprices incroyables : son ranch, ses techniques de karaté, sa vie avec Priscilla, ses autos, avions, son goût compulsif pour les insignes de police, sa prise de médicaments et sur l'enchaînement incroyable de coups médiatiques organisés pour lui par son impresario et associé le Colonel Parker (un hollandais volant à l'identité mystérieuse qui le coupera jusqu'au bout d'une tournée européeenne). La lecture du livre est aussi l'occasion de découvrir une autre époque, une autre industrie du disque, d'autres ressorts commerciaux. Par delà l'évocation socio-économique du phénomène Elvis, la biographie est l'occasion de se plonger dans les secrets et l'intimité de l'homme, sans volonté de faire scandale, avec une extrême patience, une grande rigueur et sans souci d'expliquer outre mesure.
Sans doute est-il assez anachronique de s'extasier ainsi sur Elvis, à tant d'années de distance mais le voyage orchestré par Guralnick est passionnant et permet à tout amateur de musique de reconstruire sa généalogie musicale, de piocher dans l'abondante discographie du King pour repérer les instants qui comptent, les bons comme les mauvais, les succès précoces, les épiphanies d'évidence et les images pitoyables mais désespérément touchantes des 3 dernières années : lorsqu'Elvis oublie ses textes, se shoote comme un gros boeuf de cirque et s'abandonne avant de renaître poussé sur scène par son gang en déshérance. Parmi les grands moments du livre, Guralnick raconte la rencontre de Nixon et d'Elvis, folklorique, épique. Le King se propose en ambassadeur anti-drogue auprès de la jeunesse. Il écrit à la Présidence et se rend à Washington le jour même pour attendre une audience, qu'il obtiendra sans rendez-vous en moins de 2 heures. Elvis monopolise Nixon pendant 2 heures, officie en terrain conquis, invite ses amis à le rejoindre, offre un flingue au Président et se fait promettre des badges fédéraux pour lui et ses amis. Grand guignol mais classe jusqu'au bout.