
Le nouvel album de Charlotte Gainsbourg sort aujourd'hui (lire la chronique d'). Il n'y a pas très longtemps, nous vous avions parlé de l'excellent clip de son premier single, "Heaven Can Wait" ; il figure d'ailleurs dans notre top 20 des clips de l'année. Seulement voilà, depuis sa sortie, une polémique fait rage sur les méthodes de travail de son réalisateur, Keith Schofield, même si elle a été très peu relayée par les médias.
Le débat a commencé sur le site Antville, un site communautaire de référence en termes de clips vidéo, où les règles du jeu sont simples : chacun peut poster les clips qui lui semblent présenter un intérêt, afin qu'ils soient décortiqués, encensés ou descendus en flèche. Dans le cas du clip de Gainsbourg et Beck, les commentaires ont fusé, et pour cause : il semblerait que Keith Schofield, qui a pourtant plus d'un bon tour dans son sac (souvenez-vous du clip du Let Love Rule de Justice, et particulièrement de ce qu'il avait fait avec le générique), se soit beaucoup moins creusé le ciboulot sur ce coup-là.
"Heaven Can Wait" n'a pas de trame narrative à proprement dire, mais son originalité réside dans les successions de plans absurdes et souvent drôles qui émaillent la vidéo. Certes, la réalisation est léchée, le slow-motion est opportun et gracieux, Charlotte n'a jamais été aussi belle... Mais ce qui marque vraiment, ce sont les images surréalistes qui se succèdent à l'écran : le cosmonaute et sa tête de pancakes, le skate posé sur des cheeseburgers, l'homme poursuivi par une hache.
Là où le bât blesse, c'est que ces images peuvent quasiment toutes être retrouvées sur internet, et cela n'a pas échappé aux lecteurs d'Antville, qui se sont empressés de poster les originaux. Et les ressemblances sont troublantes, c'est le moins que l'on puisse dire. Si certaines images font partie de ces photos "fun" que l'on peut retrouver sur internet sans que l'on puisse vraiment en identifier la source (l'homme avec une moitié de barbe, le gamin dans un bain de céréales), ce qui est plus gênant, c'est que deux concepts originaux que l'on retrouve dans le clip sont l'oeuvre du photographe William Hundley. Compte-tenu de l'exposition médiatique dont bénéficie le clip, et du relatif anonymat d'Hundley, on a vite fait de tomber dans le scénario de l'artiste qui se fait exploiter par le grand méchant réalisateur, sorte de bataille de David contre Goliath de l'ère numérique. D'ailleurs William Hudley n'a pas tardé à réagir sur son Flickr, accusant Schofield d'avoir utilisé ses idées sans le créditer, et appelant les internautes à faire monter le buzz autour de ce plagiat... et par la même occasion, de faire connaître son travail.

Dans quelle mesure peut-on parler d'inspiration, d'hommage ou de pillage ? Keith Schofield n'est certes pas le premier à s'imprégner de ce qu'il a pu voir sur la toile pour ensuite le régurgiter dans son oeuvre, comme en témoigne le succès depuis quelques années des vidéos virales. Mais si Internet a facilité l'accès à la majorité des inventions visuelles de notre époque, a-t-on pour autant le droit de se les approprier ? Sur Antville, les internautes se sont joyeusement insulté entre eux, et les protagonistes de l'histoire en ont pris pour leur grade, Schofield étant traité de voleur qui devrait être pendu haut et court, et Hundley considéré comme un geignard qui ferait mieux de s'estimer heureux de voir ses idées dans un clip de qualité.
Je vous épargne ici les détails du débat qui va jusqu'à la nature même d'internet et de la création artistique (qui au demeurant sont des questions fort intéressantes) ; ce qui est à noter, c'est que Keith Schofield lui-même a fini par réagir sur le forum. Il s'est longuement expliqué sur ses méthodes de travail, sur le fait qu'il ne s'était jamais caché de puiser son inspiration dans ce qu'il trouvait sur la toile (il l'avait déjà indiqué lors d'une interview à la Vidéothèque), et qu'il ne connaissait pas le travail de William Hundley, qui pour lui aurait aussi bien pu être l'oeuvre d'un skateur de 12 ans désoeuvré. Quoi qu'il en soit, il admet qu'il a péché par flemme de ne pas s'être renseigné sur les sources, et William Hudley est désormais crédité pour son "skateboard sur cheeseburgers" et sa "couverture volante". Quant aux habitués d'Antville, ils semblent satisfaits de cette issue, et sont probablement déjà sur un prochain coup.

