Eels ferme sa virée française au Bataclan avec panache

06/07/2011 - 15h37
Eels ferme sa virée française au Bataclan avec panache

 

Difficile de suivre avec une continuité d'humeurs et de goûts les aventures de Mark Olivier Everett et de ses Eels d'une tournée à l'autre. Alors qu'on sortait à peine de la lecture de son excellent roman confessionnel et qu'on avait regoûté au charme du Eels intime et minimaliste, le chanteur a choisi, un peu à rebrousse-poil (ce n'est même pas une blague pileuse) d'entamer la tournée 2011 en configuration élargie.

 

S'il est vrai que cela faisait un bail qu'on n'avait pas vu le groupe dans son plus simple appareil (2005 et l'énorme ), on n'avait jamais été particulièrement friand du Eels version rock dur de la période (un peu avant) et des shows à l'américaine. Pas vraiment heureux donc de voir débarquer le petit monsieur avec six (ou sept?) comparses tous barbus évidemment, dont des acolytes ultrasapés en mylords des grosses chaleurs avec des cuivres au bec chevelu. On devrait évidemment bannir les cuivres de tous les concerts indé dignes de ce nom mais ceux-là ne devaient pas trop gâcher la fête, à l'exception d'un début de concert clairement trop uptempo et vitaminé pour nous.

 

A rebrousse poils

 

Après plusieurs dates françaises, Eels avait donc réuni tout son monde pour deux soirées au Bataclan avant de s'envoler vers l'Angleterre. La soirée démarra donc tôt (20h40) et s'acheva selon la norme dans une salle bouillante et ruisselante de sueur admirative.

 

Au programme comme souvent avec Eels, des chansons attendues et d'autres dont on se souvenait à peine qu'elles existaient, le tout est joué avec une rigueur toute scientifique en mode alterné : une chanson dynamique ou bourrin en configuration lourde, cuivres et choeur, est toujours suivie par une autre à la guitare acoustique, avec tout le monde mais sur un mode plus confidentiel. L'entrée en matière était pétillante avec l'ensemble envoyé sur les chapeaux de roue, à raison d'une chanson toutes les 3 minutes et sans aucune pause ou très peu. Quelques échanges ténus avec un public globalement satisfait même si toujours surpris du grand écart sonore et climatique entretenu entre la scène et les disques. Difficile tout de même de se farcir des titres joués à l'américaine (showtime, cuivres & co, entre brass band et Elvis à Vegas) comme "Flyswatter", le bourrin "Prizefighter" ou des covers de saison de Sly and The Family Stone). Pour dire la chose, mais on n'est pas objectif, on n'était pas venu pour ça mais bien pour les grandioses chansons intermédiaires qui constituent tout de même 60% du set comme "Fresh Feeling", "Saturday Morning", l'un des meilleurs morceaux de l'icône, ou encore le superbe "I'm Going To Stop Pretending I Didn't Break Your Heart". Le public un peu plus féminin que la moyenne du genre (et les jeunes femmes ne suent pas...) fut tout heureux de reconnaître les chefs d'oeuvre de jadis, camouflés comme toujours sous de nouveaux arrangements, comme le légendaire "Novocaine For The Soul" et bien entendu le "My Beloved Monster" des débuts. Côté légèreté toujours, un rafraîchissant "That Look You Give That Guy" et une attitude positive (les musiciens se tapent dans les mains à la fin des morceaux comme des basketteurs) pour un leader dont les émotions transparaissent difficilement sous le masque de poils et les lunettes fumées mais qui semblait heureux comme un pinson. Eels envoie une musique ultrasolide, très professionnelle, qui malgré tout, n'écrase jamais les morceaux et l'émotion.  

 

Prince du rock

 

Les musiciens jouent serrés, sûrs de leur technique et dégagent une sérénité qui rappelle, toutes proportions gardées, la compacité des Bad Seeds de Nick Cave. Ce qui émerge de tout ça néanmoins, outre l'extrême qualité des chansons elles-mêmes, les textes et les mélodies, c'est bien la personnalité d'Everett, showman exigeant et ultradoué qui change de guitare comme de caleçon, qui virevolte d'un genre à un autre sans avoir l'air d'y penser et joue de sa voix rocailleuse (de plus en plus, comme s'il prenait du sirop Johnny Cash en spray). Avec Eels, on passe de Nick Drake en Droopy sudiste à Springsteen de foule, à ZZ Top puis à Bacharach. Son livre le dit bien : Everett n'a jamais fait que ce dont il avait envie et a souffert de ne pas se laisser enfermer dans un genre musical. Les concerts s'en ressentent qui relèvent plus de la démonstration et du picorage dans l'oeuvre que d'un manifeste précis. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, et la chaleur ajoutant au malaise collectif, on sort et on entre sans arrêt du concert selon qu'on aime ou qu'on aime pas ce qu'on entend, dans l'incapacité d'être complètement déprimé (ce qu'on était venu chercher malheureusement) ou réjoui. Des filles lascives dansent sur les chansons les plus tristes qu'on ait jamais entendues et les signaux se brouillent.

 

Après tout, ce n'est pas au groupe de régler nos problèmes et nos états d'âme. Le show est irréprochable et il faut le prendre comme il est. Les rappels sont eux-mêmes un peu déséquilibrés, ne servant pas de titres mémorables à l'exception de "It's A Mother Fucker" toujours apprécié. Eels est-il un rockeur, un bluesman, un chanteur pop ? On aura toujours pas la réponse après ça. A échelle contemporaine, ce type-là, et avec un registre musical plus étendu encore, fait immanquablement penser à Prince, pour son talent bien sûr, mais aussi pour sa capacité à en faire des tonnes, à donner sur scène ce qu'on n'attend pas et ce que parfois on ne voudrait pas. Triomphe romain donc pour Everett mais romain, trop romain quand on aimerait le voir jouer dans notre chambre de bonne. Ce sera pour une autre fois. En attendant, on ne saura que trop recommander l'écoute et la réécoute de son de l'année dernière.    

 

 

Eels - Bataclan 5 juillet 2011  

Eels - Bataclan 2011 5 juillet

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