DJ Mehdi, le chaînon manquant du rap et de l'électro

15/09/2011 - 12h43
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DJ Mehdi, le chaînon manquant du rap et de l'électro

 

Hipsters, clubbers, fans d'électro ou nostalgiques de l'âge d'or du rap français, tout le monde est touché par la disparition de DJ Mehdi, à 34 ans. Producteur et DJ versatile, il aura marqué l'histoire de la musique électronique made in France, de la Mafia K'1 Fry à Ed Banger.

 

Quel est le point commun entre Rohff, [people_restrictif]Cut Killer, DJ Premier, Felix Da House Cat et Pedro Winter ? Bien qu'évoluant dans des sphères différentes de la musique, tous pleurent aujourd'hui la même personne : Mehdi Faveris-Essadi alias DJ Mehdi. Un exploit qui ferait chaud au coeur de l'intéressé, qui rêvait de faire le pont entre le hip-hop et l'électro, deux courants musicaux cousins qui s'entendaient si bien à l'époque de Kraftwerk et Afrika Bambaataa.

 

DJ Mehdi était un artiste à part, qui a réussi l'exploit de s'imposer comme le plus grand producteur de rap français, le seul qui pouvait regarder ses homologues américains dans les yeux, avant de réussir un virage électro salué par la critique et le public international (le nombre de tweets en anglais sur le hashtag #djmehdi est d'ailleurs impressionnant pour le décès d'un Français).

 

Malheureusement pour lui, il n'aura pas pu mener longtemps ses deux carrières conjointement. Après une dernière tentative pas franchement mémorable, avec Thomas Bangalter de Daft Punk, Mehdi avait définitivement tourné la page de sa grande épopée rap français après avoir signé sur Ed Banger en 2006.

 

Pour ceux qui ne connaissent que le DJ Mehdi des années 2000, coqueluche de la french touch au sein de l'écurie de son pote Pedro Winter (Justice, Mr Oizo, Cassius, etc), ses disques solo () ou sa collaboration avec Riton (Carte Blanche), un petit rappel s'impose.

 

 

 

Le RZA de la Mafia K'1 Fry

 

Dès 1992, à tout juste 15 ans, DJ Mehdi fait ses premiers pas dans la musique en intégrant Ideal Junior, groupe formé autour du rappeur Kery James, jeune prodige révélé un an plus tôt sur le premier album de MC Solaar. Mehdi devient le compositeur attitré du groupe, qui est parallèlement empêtré dans une embrouille contractuelle. Fait moins connu, il s'exerce aussi au micro, comme backeur de Kery, et s'essaie même à l'écriture. Comme on peut le voir dans cette archive (à partir de 2'14) :

En 1996, les Ideal J sont devenus grands et balancent leur premier album, O'riginal MC's sur une mission. Un disque porté par la fougue et la plume de Kery James, autant que par les compositions léchées de Mehdi. Mais c'est sur le disque suivant, Le Combat Continue, que Mehdi prend son envol, ajoutant de vibrantes orchestrations aux breakbeats qui caractérisent sa touche.

En parallèle, le natif de Gennevilliers (92), dans la banlieue nord, est devenu le producteur attitré du crew de Kery, la Mafia K'1 Fry, collectif emblématique du 94. Tel RZA avec le Wu-Tang, Mehdi produit presque tous les sons des premiers albums du crew, comme celui de Different Teep, les solos de Karlito ou Manu Key. Mais c'est avec le 113 qu'il prendra le plus son pied, leur association accouchant de l'ovni , album musicalement novateur qui décroche deux Victoires de la Musique en 1998.

 

Si on se souvient du carton de "Tonton du Bled", Les Princes De La Ville fait surtout sensation par la qualité avant-gardiste de ses productions. A l'époque, Mehdi exprime déjà sa passion pour l'électro en bossant sur des compositions instrumentales pour un futur projet solo. Les rappeurs qui l'entendent ne sont pas convaincus. A l'exception du 113, qui accroche notamment sur ce sample de Kraftwerk (une de ses plus grosses influences) qui sortira d'abord sur "Espion le EP" (Chronowax).

 

 

 

 

Un autre son deviendra lui le single éponyme de l'album, "Les Princes de la Ville".

 

Du rap français à la French touch

 

Au fil des années, DJ Mehdi enchaîne les collaborations avec la fine fleur du rap français, de Fabe à Assassin, en passant par Rocé, MC Solaar et même Booba, pour qui il réalise une de ses dernières commandes rap, sur le surprenant "Couleur Ebène", en 2006, année où il signera sur Ed Banger. En réalité, sa "conversion" aura donc débuté bien avant, par petites touches, notamment sur son premier album solo, (The Story Of) Espion (Delabel, 2002), qui mélange électro, rap classique et expérimentations acoustiques.

 

En 2003, la "rupture" entre DJ Mehdi et la Mafia K'1 Fry intervient au moment de la réalisation du premier album du collectif, . Dans le DVD Si tu roules avec la Mafia K'1 Fry, DJ Mehdi reconnait son manque d'implication dans le projet, alors qu'une séquence montre les membres du crew ironiser sur ces prods. "T'es le meilleur, t'as fait des classiques mais tu déconnes", résume Mokobé. Mehdi a fait le tour du rap, il est temps pour lui d'ouvrir ses horizons musicaux tout en sortant de l'ombre. (voir à partir de 6'00)

 

Ed Banger et la reconnaissance internationale

 

C'est par l'entremise des membres de Cassius, Boom Bass et Zdar qui avaient travaillé avec MC Solaar, que DJ Mehdi rencontre Pedro Winter. Autrement dit le manager de Daft Punk et fondateur du label Ed Banger, fleuron de la french touch. Ce dernier est étonné par la culture musicale de Mehdi ("j'avais en tête l'étiquette, un peu cliché, du producteur de rap français. Et j'ai découvert un mec super cool, mille fois plus cultivé que nous autres.")

 

En 2006, Mehdi franchit le pas en signant sur Ed Banger. S'il préfère dire qu'il fait du "breakbeat" pour ne pas avoir à choisir entre hip-hop et électro, le deuxième courant va lui permettre d'assouvir sa créativité. Mehdi ne produit plus pour d'autres artistes, ce qui lui permet de se consacrer à ses projets perso et de trouver le temps de mixer en club. Ça tombe bien, il a envie de faire danser les gens. Et les gens de danser sur ces sons. Finies les contraintes, place à l'expérimentation. Mehdi démarre sa nouvelle carrière avec l'album Lucky Boy, terme avec lequel il aime se définir, et s'investit de plus en plus dans l'habillage visuel de ses musiques. En témoigne le clip de "I am somebody", où il se met en scène avec ses nouveaux potes de son.

Deux ans plus tard, il remettra le couvert avec "Signatune", confiant la réalisation de la vidéo à ses potes de Kourtrajmé qui mettent en image une hymne décalé au tuning.

En 2010, le premier single de Carte Blanche, le projet commun qu'il signe avec l'anglais Riton, exploite un délire plus kitsch en mixant des images de l'émission The New Dance Show. Concept repris récemment par le chanteur soulMayer Hawthorne.

Le DJ étant naturellement plus mis en avant dans l'électro, DJ Mehdi acquiert rapidement une notoriété qu'il n'avait pas connu en 10 ans dans le rap. A lui les bookings aux quatre coins de la planète en solo ou au sein du Club 75 (avec Justice, Cassius et Pedro Winter alias Busy P) dans des scènes aussi prestigieuses que le festival Coachella. Une consécration qui lui a valu les hommages de Felix Da House Cat, DJ Premier, Metronomy, Drake et bien d'autres à l'annonce de sa disparition.

 

Qu'est-ce que Mehdi nous réservait pour la suite ? Allait-il renouer avec le hip-hop ? Retenter le coup avec des stars internationales du rap (un de ses regrets était de n'avoir pu participer à l'album de Common par manque de temps, m'avait-il un jour confié en interview) ? Nul ne sait ce que le génie artistique de Mehdi avait encore à nous offrir. Il ne reste plus qu'à décortiquer sa disco et à lui rendre hommage. En espérant que son deuil rapprochera, ne serait-ce qu'un instant, les deux courants musicaux qu'il a éclaboussé de sa classe.

 

 

 

Pour mieux découvrir la carrière de DJ Mehdi, deux playlists indispensables  - DJ Mehdi, naissance d'un prince (mix rap français de Bachir et Slurg)- Le dernier podcast électro réalisé par DJ Mehdi pour le magazine Tsugi

 

Voir aussi  - L'entretien réalisé par The Creators avec DJ Mehdi- L'histoire du hip-hop en looks

 

Par Edouard Orozco

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