
Les Canadiens Joseph Heat et Andrew Potter en avaient la conviction et l'ont très bien écrit dans , leur livre bilan sur la contre-culture paru en 2004 : le rock et la culture pop en général ne sont qu'une entreprise commerciale de plus au service du capitalisme global. The Great Rock'n roll Swindle ! Cette intuition, l'Américain Scott Ryser, natif de San Fransisco et leader de The Units, l'a depuis 1978. La parution de History of The Units, The Early Years : 1977 - 1983 par le label Community Library, est l'occasion de redécouvrir les idées avant-gardistes d'une groupe injustement oublié.
Voilà l'histoire : Avec The Units, Scott Ryser décide très tôt mettre fin à la suprématie du rock tel qu'on le pratique alors et qui n'est, selon lui, qu'une manière de plus de vendre de la bière et des tee-shirts. Pour lui, l'emblème numéro un de cette perversion capitaliste qui se revendique pourtant rebelle, c'est la guitare ! Aux côtés d'autres groupes emblématiques de la scène de San Fransisco comme Chrome ou Tuxedomoon, il décide de créer un groupe et un concept, qui remettent en question ce symbole dénaturé. Dès 77, The Units donne des concerts dans lesquels l'instrument incontournable du rock est martyrisé, découpé, tronçonné, réduit en miettes. La performance, au contraire de celle des groupes punk pratiquant déjà ce type de terrorisme scénique, se veut artistique, les guitares utilisées sont fabriquées par le groupe, leur destruction est mise en scène, et c'est tout cela qui fait partie du spectacle, annonçant ainsi l'avènement de la musique industrielle (aux Etats-Unis tout du moins).
Puis, toujours dans l'urgence, Ryser et sa bande décident de remplacer la six cordes par le synthétiseur. Dans sa rage et son combat désespéré contre une certaine idée de la musique, The Units devient le premier groupe synth-punk américain revendiqué. Plus violent que Tuxedomoon, plus speed que Kraftwerk, plus punk que Chrome, The Units est un paradoxe au pays de la Gibson et de la Fender triomphante. Aux côtés de ceux qui criaient déjà "guitare sucks" (en réponse au fameux slogan, "disco sucks"), le groupe de Reyser incarne pourtant malgré lui un punk rock de machines débridées. En effet, à l'écoute de certains morceaux (l'énorme "I Night" pour n'en citer qu'un), The Units sonne comme un groupe de guitars heros convertis aux synthétiseurs. Les Steve Vai du synthé ! Paradoxe, encore.
Mais Reyser ne se contente pas de pointer du doigt l'ennemi et de saccager son terrain de jeu favori en appliquant les canons du rock à l'électro, il crée de toute pièce une philosophie globale. Comme les Situationnistes, The Units s'exprime par le biais de slogans chocs, met fin à la prédominance de la star dans le domaine du rock, abandonne la pose rebelle de rigueur. A la manière des Talking Heads sur la côté Est, Reyser et ses amis cultivent une froideur apparente, toute en surface, une élégance hors-normes pour l'époque, préfigurant ainsi la new wave. Musicalement, il ne tombe pas non plus dans le piège de la "dance music", les compositions du groupe se voulant plus directes, plus affutées, que dansantes. Dans son déni de tout ce qui fait la culture rock du pays, The Units s'impose comme un groupe anti-américain au sein même des USA (position qu'ils assument clairement dans les manifestes régulièrement publiés par leur leader).
L'édition de cette anthologie retraçant l'histoire du groupe de 1977 à 83 est l'occasion de redécouvrir le message critique et visionnaire contre la marchandisation de la culture (et la musique incandescente incroyablement actuelle) de ce groupe exemplaire. Une leçon que beaucoup ferait bien d'écouter aujourd'hui.
The Units - "I Night"
The Units - "High Pressure Days"
Par Maxence Grugier Follow @MaxenceGrugier
1 parodie Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
2 justice Al Qaïtarte : un procès dadaïste
3 art Van Gogh, Dali et Picasso disséqués
4 Supercut Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse