Comme un lego : de Bashung à Manset et retour

16/10/2008 - 18h09
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 Cela n'a l'air de rien mais "Comme un lego" a des allures de grand classique de la chanson française depuis le début. Offerte sur un plateau à Alain Bashung pour son dernier album puis reprise par Manset lui-même sur son Manitoba monumental, il se pourrait bien que la chanson soit l'une des plus belles chansons françaises écrites... quoi ?... ces vingt dernières années. Habillée en 3 minutes et quelques sur scène ou en 7 en studio, "Comme un lego" a toutes les qualités : un texte étonnant, précis, ultraréaliste (des frites), poétique, engagé et universel, en même temps qu'une mélodie discrète, fantomatique et hypnotique. Gérard Manset, qui n'a pas l'habitude de s'épancher sur ses créations et ses sources, n'a rien livré de son origine, mais le résultat est impressionnant de maîtrise. La chanson se développe en mouvements amples qui décrivent des cercles concentriques vers un refrain de toute beauté. C'est une chanson à la fois chaleureuse, glaçante et extralucide, le condensé d'une vision du monde désespérée. Son dispositif narratif est particulièrement opérant. D'où parle la personne qui contemple les hommes comme des fourmis ? Est-ce Dieu, l'écrivain, l'Artiste. La sensation dans et hors du monde crée une perspective éblouissante, comme si l'on survolait le monde dans un long travelling aérien. La guitare nous fait flotter en apesanteur et nous installe en position de démiurge. Le chant suggère une prise de distance, une pointe de misanthropie et surtout nous contamine en désenchantement, tout en ne perdant pas de vue l'humanisme et la modestie des intentions. Manset est expert dans ce genre de travelogue, toute son oeuvre peut se résumer à ça : une prise de hauteur distanciée, une contemplation mi-mélancolique, mi-cynique de ses contemporains et du cours du monde. Il y a dans "Comme un lego", un zeste d'âme en plus qui tient peut-être dans cette référence au jeu de construction de notre enfance, à la vision des pièces de couleurs qui s'assemblent d'elles-mêmes et tentent désespérément de créer un ordre, de donner une forme au chaos. Dans ses déclarations récentes, on sent une pointe de trouble chez Manset lorsqu'il évoque la reprise de Bashung (qui lui a volé la politesse), comme si l'auteur regrettait d'avoir offert à son nouvel ami une chanson qu'il sentait immense. Il est à peu près certain que, pour le grand public, l'interprétation de Bashung, parce que sa voix est meilleure, plus contemporaine, plus grave, plus dense, s'imposera comme la plus légitime des deux. La version de Manset n'en est pas moins juste, exprimant une fragilité que ne rend pas la version de Bashung. La voix de Manset chevrotte légèrement, affiche ses doutes et améliore le texte et sa perspective. On sent, dans les rapports entre les deux hommes, une sorte de rivalité non avouée autour de la postérité du chef d'oeuvre, de la paternité d'un assemblage marquant et qui a toutes les chances de rester dans l'histoire. Voyez-vous tous ces humains?Danser ensemble à se donner la mainS'embrasser dans le noir à cheveux blondsA ne pas voir demain comme ils serontCar si la terre est rondeEt qu'ils s'y agrippentAu delà c'est le videAssis devant le restant d'une portion de fritesNoir sidéral et quelques plats d'amibesLes capitales sont toutes les mêmes devenuesAux facettes d'un même miroirVêtues d'acier, vêtues de noirComme un lego mais sans mémoireComme un lego mais sans mémoireComme un lego mais sans mémoire

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