
Les textes ne vous apprendront rien de nouveau et ne feront que vous confirmer ce que vous saviez peut-être déjà : William Burroughs est l'un des (le?) plus grands écrivains du XXème siècle. Relire avec le recul d'aujourd'hui (et l'effet est multiplié avec les années) les éditions et rééditions à visée complétiste (on l'imagine) que donnent les éditions Christian Bourgois en poche de l'oeuvre du grand Bill est à chaque fois une expérience sidérante.
Après la trilogie Nova Express, la Machine Molle et Le Ticket qui explosa, à notre avis un poil en dessous de ce qui arrive ce mois-ci, Bourgois envoie sur le front une nouvelle mouture d'ouvrages déjà sortis dans la même collection (enfin, dans notre souvenir) en 2006 ou 2007, à savoir les impeccables et indispensables Les Terres Occidentales, Cité de la Nuit écarlate et Parages des Voies Mortes mais aussi Interzone, connue comme la version extended et la matrice du Festin Nu. On laissera de côté celui-ci. Ces trois premiers livres, qu'accompagnent pour séduire le grand public (ou les mamies félines) des Entrechats de Burroughs, livre démodé et à poil consacré aux chats, sont d'authentiques merveilles, coups de poing ou de massues dans l'ordre moral, l'organisation socio-économique des temps passés, présents et futurs. Sur ces 3 livres, enchaînés, Burroughs est au sommet de son art. Les ambitions du collage ont été révisées à la baisse vers plus d'intelligibilité, tandis que le tempérament de l'auteur se déporte vers d'autres distorsions plus romanesques comme les voyages dans le temps, les confusions temporelles ou les emmêlements géographiques. Burroughs touche au génie dans certaines descriptions d'affrontements ou de rapports contre-nature, retrouvant dans la durée, la qualité et le côté incisif de ses Garçons Sauvages. On assiste ici à une exploration socio-politique de notre société, des maux qui le rongent. Les personnes descendent en apnée dans les bas fonds dans un mouvement qui fait référence aux grands livres mortuaires des civilisations disparues, et notamment dans un chassé-croisé référentiel impressionnant avec l'ancienne Egypte.
Chaque séquence s'ouvre sur une profusion de détails, d'observations, d'anecdotes et de situations qui témoignent sur chaque ligne, sur le fond et la forme, d'une inventivité inégalable. Le travail sur le personnage légendaire de Kim Carson, ses clones, virus, etc est incroyable d'actualité, mêlant poésie, intelligence et subversion à un degré jamais atteint. Le Burroughs du début des années 80 livre avec cette série son oeuvre la plus ambitieuse depuis les Garcons Sauvages donc, écrits 6 ou 7 ans auparavant. Son esprit, quelque peu plombé par la mauvaise santé de son fils (qui meurt en 1981), divague et voyage libre comme l'air dans le temps et l'espace. C'est ce sentiment là qu'on prend en pleine poire au fil des pages, comme ivre mort. Burroughs est un express chargé de dynamite qui fonce dans un mur qui n'existe déjà plus dans ce monde. Il passe au travers et se diffuse dans tous les sphères de connaissance, partout, toujours.