
Au milieu des années 90, Vincent Ravalec avait publié plusieurs recueils de nouvelles (Un pur moment de rock'n roll, Vols de sucettes, Recel de bâtons...) et un roman Cantique de la racaille à travers lequel la critique branchée de l'époque avait vu un renouvellement de l'écriture romanesque française.De fait, at au même titre qu'Extension du domaine de la lutte de Houellebecq, "cantique" s'attaquait frontalement à la vie moderne : solitude urbaine, frustration sexuelle, sentiment de déshérence du monde occidental, envie de spiritualité nouvelle compensée en attendant par la frénésie consumériste.Ravalec, en faisant flirter le langage urbain avec le réalisme magique borgesien,et Houellebecq, en utilisant les techniques de la description sociologique, redonnaient un souffle nouveau à l'écriture d'ici. Fin de l'acte I.
Passons sur l'acte II houellebecquien qui a vu finalement l'auteur des Particules élémentaires perdre en puissance évocatrice ce qu'il a gagné en provocation plus immédiate. Ravalec de son côté poursuivit une quête spirituelle dans laquelle la création artistique n'était plus qu'une composante parmi diverses expériences chamaniques. Côté livre, cela donna le meilleur, Nostalgie de la magie noire, et le pire, wendy I et II ou Des nouvelles du monde entier.
Un trip halluciné
Avec La vie miraculeuse du clochard André, Vincent Ravalec fait presque exactement le trajet inverse qui mena Cantique de la racaille de la critique de la société de consommation à la dimension surnaturelle du monde. Cette fois, le romancier retrempe sa plume enrichie de ses voyages intérieurs dans le macadam parisien.L'histoire est celle d'un clochard qui a coup sur coup sauvé une fille d'acteur d'une mort certaine et surpris un ministre en train de se taper une fille de l'Est mineure. C'est à ce stade qu'entre en scène un écrivain frustré qui a vivoté jusque là en inventant des définitions lyriques des objets quotidiens. (ces descriptions parsèment le livre à la manière des apartés autrement ambitieuses du Douglas Coupland de generation X).

Chargé d'écrire une biographie people du clochard pour un éditeur parisien assez cynique, l'écrivain et narrateur du roman se retrouve embarqué dans un trip halluciné qui le mènera de l'hôtel Costes au festival de Cannes, de cuites monumentales en manifestations diversement convaincantes du surnaturel - car le clochard André a des pouvoirs de medium.
Malheureusement Ravalec échoue à proposer autre chose que l' énième occurence d'une certaine littérature moderne : juxtaposition décomplexée des spéculations métaphysiques et des remarques les plus triviales, clins d'oeil malicieux du narrateur/auteur vers le lecteur et une utilisation abusive de l'ironie mélancolique, cent fois lue par ailleurs. La vie miraculeuse laisse parfois entrevoir ce grand livre sur la ville que Ravalec pourrait écrire. Ce qu'on attend de lui depuis des années, c'est de retrouver une dimension mythique à l'espace urbain, de redécouvrir pour nous la part magique de l'existence dans la matière des jours.Las! Malgré quelques grands moments et un recours plutôt réussi à la poésie, le roman parvient tout juste à se hisser au rang d'une savoureuse et dispensable comédie urbaine. Ce qui ne serait déjà pas si mal si on parlait là d'un écrivain médiocre.
Au milieu du livre, un urbaniste ami du narrateur a cette belle formule : "Si la ville prétend réaliser ce que Dieu s'est réservé dans le plan de son économie, elle se ment à elle même, elle se fait illusion et son illusion la poussera à des excès dont les hommes auront à souffrir". C'est un peu idiot d'écrire cela, mais on aurait bien aimé que, juste une fois, Ravalec se prenne pour Dieu...
Vincent RavalecLa Vie miraculeuse du clochard AndréFlammarion, mars 2006
Illustrations : Ravalec, Book and Face (dr)
Par Daniel De AlmeidaFollow @dandealmeida