
- Dantec et la philosophie- La langue de Dantec- La fiction du Vortex.
Dantec, contrairement à Houellebecq, remporte avec Villa Vortex la palme du meilleur écrivain non Lu de France. Ses livres s'achètent en quantité respectable, son visage est un cinème facile et efficace (surtout lorsqu'il se met à parler avec sa scansion lapidaire et son sens de la formule) pour habiller une émission télé ou un reportage littéraire, mais qui le lit ? Les romans de Dantec sont trop longs pour l'époque et pour ce pays. Les Etats-Unis (avec Don DeLillo par exemple) sont habitués aux gros livres, pas les Français. C'est devenu un trait essentiel de notre paysage littéraire. Les quelques (rares) critiques qui ont produit un commentaire en règle de Villa Vortex ont insisté sur le fait que le roman était difficile d'accès, comptait (au bas mot) quatre cents pages de trop ou était partiellement raté. Pour résumer les positions des uns et des autres, disons que le roman a été hâtivement divisé en deux parties : un épisode policier, jugé excellent et visionnaire (de la page 1 à 355 à peu près), un épisode euh foutraque (sur les quatre cents dernières pages) qui a pu être qualifié au mieux de très ambitieux, au pire d'incompréhensible ou de carrément illisible. Les critiques littéraires ont préservé par leur approche de Villa Vortex l'essentiel du bon produit d'appel médiatique qu'est devenu Maurice G. Dantec depuis la micro-polémique Théâtre des Opérations 1 en tenant à peu près ce discours : 1°) ce mec est un écrivain, un vrai, on vous le recommande, il a une parole singulière et il est le seul à brasser les problèmes de notre société avec cette maestria et cette violence 2°) ce mec fait des livres que nous, comme vous, ne sommes pas en mesure de lire ou d'apprécier mais ce n'est pas grave. En conclusion : si vous voulez acheter un vrai livre, achetez celui-là et vous ferez une bonne action littéraire. Quant à le lire, n'y comptez pas.
Si l'on se penche d'un peu plus près sur Villa Vortex, on doit faire les remarques suivantes :
Dantec et la philosophie Dans l'oeuvre de Dantec, ce roman intervient après deux polars de factures assez classiques (la Sirène Rouge, les Racines du Mal) et un roman déjà imposant d'anticipation sociale (Babylon Babies), partiellement renié par son auteur et qui souffrait d'un certain nombre de grosses faiblesses narratives. Villa Vortex est le roman que Dantec voulait écrire depuis le début. Il est celui qui lui a demandé le plus de temps, le plus de recherches et celui certainement qu'il a le mieux défendu en interview. Villa Vortex est un polar, un essai, un livre de SF et un livre religieux. C'est un roman de la fin du XIXème siècle copié sur Villiers et Jules Verne, un techno- polar, et un long poème en prose.
Dantec dispose, depuis la Sirène Rouge (roman de réécriture), au sein de la Série Noire, d'une liberté d'écriture presque totale, ce qui, après tout, n'est peut-être pas le meilleur service que l'on lui rend. Ses deux journaux, Théâtre des opérations (TDO) 1 et 2, lui ont permis de produire un travail intellectuel qui, s'il ne vaut pas grand chose en philosophie (ce sur quoi les « philosophes » s'accordent, sans qu'on soit en mesure de le vérifier nous-même), a su porter sa réflexion à maturité et lui a permis de disposer d'un corpus idéologique et surtout d'une « conception du monde » plus robuste et solide que lors de son précédent récit. Dantec est un autodidacte. Il se nourrit de ce qu'il lit mais également de ce qu'il voit. La Villa Vortex, ce que suggère la mise en avant de la figure de l'écrivain dans le roman, n'est sûrement au bout du compte que la chambre/cerveau de l'écrivain. Elle comprend ce qui est à l'intérieur de cette chambre (ses livres, ses disques) et ce qu'il voit par la fenêtre (le Web, le monde, la réalité). Villa Vortex est ainsi un ouvrage ultra- référencé, un ouvrage de citations et d'intertextualité qui passe parfois pour la prolongation du travail de Walter Benjamin appliqué à la fiction moderne. C'est aussi le roman le plus proche des intentions de Dantec l'écrivain qu'il lui ait été donné d'écrire.
Contrepartie de cette méthode de travail (l'aller-etour lecture/écriture, digestion/expulsion), c'est que Dantec n'échappe parfois pas à la lourdeur ou à la maladresse (l'indigestion de celui qui apprend seul). Contrairement à Houellebecq qui distille de l'idéologie au coeur de la narration, Dantec procède plus par collages, par inserts. Il surcharge le motif narratif par des digressions qui, parfois, ne sont pas suffisamment rattachées au récit pour faire sens. Exemple page 410 : citation assez longue d'un texte de Tertullien, en latin puis en traduction, enchaînée sur un sibyllin «Pour en terminer avec tout cela, quoi que précisément tout allait recommencer à partir de ce point d'ignition, je me dois de souligner que je prenais autant de notes qu'il est humainement possible de le faire». Le bon lecteur occidental aura ainsi l'impression désagréable que Dantec se perd dans son système référentiel et cite pour citer sans que la citation vienne nourrir autre chose que l'acte d'écriture lui-même (ce qui devient explicitement l'un des ressorts narratifs du livre quand Kernal file la trace du romancier journaliste Nitzos). Les explications de l'auteur qui a ressorti à la presse la vieille baleine blanche de « l'oeuvre totale » ne sont pas très convaincantes (cf interview sur le site de son éditeur). L'appareil critique de Villa Vortex, s'il crée un effet le plus souvent fascinant et hypnotique, est autant un atout qu'un handicap pour une lecture fluide du texte. La Villa Vortex a beau se vouloir un immense tube digestif, une méthode d'ingestion du monde - ce qui est une intuition assez géniale -, elle hoquète parfois plus qu'il ne faudrait. Ce défaut invite, comme chez Benjamin, à considérer que, malgré ce que prétend l'auteur, le livre, dans sa seconde moitié, est plus à saisir dans son mouvement que dans son inventaire détaillé. Dantec, malgré lui, se situerait alors plus du côté de Burroughs que de Nietzsche, plus du côté des stylistes que des conteurs. Fin du premier malentendu.
La langue de DantecCe qui est le plus gênant chez Dantec et ce qui le coupe sûrement d'une reconnaissance critique plus clairement exprimée, c'est qu'il continue à écrire dans une langue qu'on peut qualifier d'assez inélégante. Le plus dérangeant (ce qu'on lui reproche souvent) n'est finalement pas qu'il mélange les trois veines littéraires que sont la science-fiction et son techno-vocabulaire (voir la quatrième de couverture et son « je suis maintenant en mode cyborg de combat amplification de lumière par connexion directe avec mon système nerveux central »), la langue « noire » de ses origines (genre « au fil des ans, Mazarin et moi nous étions vu refiler tellement de bâtons merdeux que nous aurions pu monter une entreprise de vente de biomasse en gros ») et la philosophie post-deleuzienne (avec ses néologismes à la MBK et ses concepts plus ou moins réussis). Cette fusion est plus une richesse qu'une tare et fonde l'originalité de sa langue. C'est aussi une presque nouveauté par rapport à Babylon Babies qui était sur ce plan là beaucoup plus pauvre. Dantec inaugure avec Villa Vortex une langue fusion qui est une avancée considérable dans son travail littéraire. Le roman est un exercice formel radical entre le roman noir, la techno-fiction et l'essai. On y retrouve les saillies percutantes qui faisaient l'intérêt des journaux, le réalisme social (la description des banlieues parisiennes est parfaite) des précédents polars et la novlangue des grands romanciers de SF américains (Gibson, Stephenson) dans un méli-mélo réussi.
Le plus gros défaut de Dantec est que parfois il écrit assez mal. Beaucoup de participes présents, des descriptions faiblardes (« Son sourire jovial se retroussait sur le sandwich jambon-beurre-cornichons qu'il engloutissait avec la froide férocité d'une tronçonneuse industrielle », page 23) et un certain nombre de structures grammaticalement limites. Les comparaisons sont parfois de qualité médiocre et donnent des phrases à rallonge qui cèdent à la facilité. Du coup, on préfère dans Villa Vortex, les séquences filmées ou à peine esquissées (lorsque Kermal filme les protagonistes avec son caméscope, lorsqu'il ne termine pas ses phrases, lorsqu'il lapide le récit plus qu'il le travaille). Ce n'est pas un hasard si la magie de Dantec réside dans les séquences où il est en roue libre, lorsqu'il ne contrôle plus rien. Contrairement à ce qu'on a lu, on pourrait dire que la partie polar de Villa Vortex est la plus faible et que les déraillements sont les plus intéressants. Lorsque le flic Kernal disparaît, lorsqu'il se fatigue, puis lorsqu'il meurt, avant de renaître, la langue de Dantec devient un flow hypnotique qui peut rappeler le Céline de Nord, dans sa manière syncopée d'organiser son écoulement, ou des morceaux de hip-hop.
Exemple : « Alors voici ce qui se présente à moi : je marche nu autour de ma propre tombe, le temps est devenu une prothèse de la lumière, les journées fulgurent en une poignée d'instants, des fleurs se dessèchent, des couronnes mortuaires sont retirées, le monde n'est plus qu'une machine que j'observe comme le médecin légiste a ausculté mon corps à la morgue, dommage que ce ne soit point Carole Epstein, les humains, robots à l'étrange tristesse empathique, viennent autour de la petite tombe de moins en moins souvent, de moins en moins nombreux, la pluie de l'automne enfin drue et froide le ciment et le marbre frais, solitaires. » [page 626].
Sans savoir comment a été écrit ce livre, on peut affirmer que les phases d'écriture automatique sont plus convaincantes que les séquences sur-écrites du Dantec appliqué. Picorer au hasard du livre des paragraphes est la façon la plus sûre de saisir la dynamique littéraire d'un roman dont la trame romanesque est l'alibi et le piège à cons.
La fiction du VortexVilla Vortex est un techno-thriller, une histoire de serial-killer plutôt saisissante dans sa première partie. Un tueur en série sévit dans toute la France. Un flic, Kernal, le traque avec l'aide de seconds rôles qui tiennent à la fois de Navarro (Mazarin) et d'Angel Heart (Carnaval). Le tueur des Centrales enlève des filles et en fait des poupées électroniques avec pour livre de chevet l'Eve Future de Villiers de l'Isle d'Adam. Kernal plonge dans les arcanes du crime et Dantec mène sa barque avec beaucoup d'intelligence. On se prend à penser que Villa Vortex pourra servir de scénario à une adaptation cinématographique (de Kassovitz par exemple) et puis cela se complique. L'enquête piétine, la Police et la Gendarmerie se tirent la bourre pour recueillir les confessions des cadavres, et le « tueur des Centrales » se fait la malle pour ne réapparaître que plusieurs années plus tard. Le génie de Villa Vortex est de désamorcer totalement le suspens qui avait été créé à grands renforts d'effets littéraires spéciaux (les interrogatoires musclés et filmés en DV, les descriptions façon Rivières Pourpres des macchabées ) pour changer le récit en une réflexion mythologique sur le Mal. L'interruption du conte policier fait jaillir une insatisfaction extraordinaire chez le lecteur qui va permettre au greffon monstre de s'implanter dans la seconde moitié.
Au final, l'intrigue policière se dénouera presque sans qu'on s'en rende compte avec le naturel et l'évidence d'un épisode de Derrick (c'est-à-dire sans que le flic fasse quoi que ce soit) et Dantec passera à autre chose. On peut se demander pourquoi l'écrivain prend tellement de soin à bâtir une intrigue si c'est pour la laisser tomber au meilleur moment. C'est exactement ce que recherche Dantec : détruire le lecteur et l'espérance d'un récit pour surmonter le spectacle du lectoconsommateur. Le flic, comme dans le Au Coeur des ténèbres de Conrad, pénètre par le petit bout de la lorgnette (le fait divers) dans le Vortex, une sorte de centrifugeuse géante (réplique de la Matrix) qui dégorge d'une Histoire avec un grand H et enterre toutes les autres. Kernal se drogue jusqu'à crever, découvre une conspiration plus grosse que lui, et se dédouble, à la façon des aliens de Wyndham, en un Cosmocrator omniscient. Le tueur des centrales ne l'intéresse plus avant même d'avoir été dévoilé. Kernal redécouvre ce qu'est la superstructure, l'architecture du monde.
C'est à cet instant précis que le roman de Dantec prend toute sa dimension et devient tout bonnement génial, lorsqu'il s'engage dans cette partie hallucinée où la Machine Kernal, fusionnée avec la Machine Nitzos, va produire du sens historique. Le 11 septembre change la donne. Des corps tombent. Dantec introduit la séquence la plus forte de l'ouvrage, sortie droit des Garçons Sauvages et de la Machine Molle de William Burroughs, lorsque Massoud et Rommel prennent la tête d'une armée de résistance. Les figures héroïques se mêlent, forcément choquantes dans leur association, et constituent le contre-virus qui va immuniser, ou tenter d'immuniser, le génome planétaire du Mal Absolu. Si l'on veut synthétiser cette partie, on peut s'essayer à dire que c'est en prononçant le récit de la mort du monde que la Narrateur Kernal/Nitzos/Dantec, dans un geste à l'ambition démesurée (et forcément vain) entend projeter « la mort au delà d'elle-même ». Ce qui saisit dans les quatre cents dernières pages de Villa Vortex, par delà les passages ratés (l'épisode grotesque du roman perdu de Nitzos, qui est déterminant pour la construction du roman, est un ratage total), ce sont les aller-retour incessants et saisissants entre les petits faits vrais du Monde Réel et l'Anti-Monde de Kernal. Dantec, à ce stade, abandonne les références pour s'engouffrer dans une langue cut-up faite de fusées et de révélations. Une langue poétique qui, loin d'être hermétique, devient presque transparente et rend plus que jamais justice à sa vision d'un monde déchiré. Les affrontements de civilisation, prédits dans le TDO, sont esquissés et réglés en deux coups de pinceaux. Dantec hante un Paris en ruines, en proie aux guérillas urbaines. Le génie est en marche et l'on ne s'en remet pas. Le style Dantec, plus l'on s'approche de la fin, sonne comme du rock n'roll, sonne comme sa propre bande-son (Achtung Baby de U2, Diamond Dogs de Bowie), froid et mécanique comme une marche militaire. Ses défauts résonnent comme de la poésie et prennent une dimension insoupçonnée. Des phrases insupportables comme « réticulaire héraldique des monades forment la posturbanité parfaite, tout luisait du même éclairage isotope, il était midi et pour toujours. » forment une poésie apocalyptique post-urbaine qui ramène Dantec à Mad Max et à Céline.
S'il fallait faire un sort en quelques mots seulement à Villa Vortex, on retiendrait que derrière ses tics, ses errances, ses pesanteurs, ses maladresses et ses fautes (la plus grave étant à mon sens l'épisode Nitzos), Dantec a livré avec ce livre l'ouvrage le plus moderne et le plus brillant de ces vingt dernières années, en même temps qu'il ramenait dans le champ de la littérature française une écriture qui n'avait jusqu'ici pas eu droit de cité dans notre pays faite de synthèse et de raccourcis narratifs, de chocs et de confrontations, de fusions et de débordements de substances. En s'éloignant de sa famille originelle, celle du polar et de l'anticipation sociale (Lire le dossier dédié ndlr), Dantec marche, comme Kernal dans celle de Nitzos, dans la trace d'écrivains encore plus grands que lui comme Burroughs, Joyce (celui de Finnegans Wake plus que d'Ulysse), ou Pasolini (son dernier roman inachevé Pétrole est frère du Vortex). Loin derrière, car encore dispersé et brouillon, il fait figure à ce stade de seul champion d'une littérature qui déciderait d'écrire en regardant devant elle. Maintenant que le Vortex est ouvert, reste à le nourrir et à le gorger de cette matière qui produit du fond et de la forme comme du sens historique. Sans être révolutionnaire, la veine Dantec se situe à des années lumière au-dessus de la majorité de la littérature française et des fondistes à la petite semaine. Parallèle à celle exploitée par les néo-réalistes, elle n'est sûrement pas moins fructueuse.
Villa CortexDe Maurice G. DantecLa Noire, Gallimard. 823 pages,En librairie depuis Mars 2003
Par Myosotis