
Commençons par la conclusion, puisque c'est ce qui importe : j'ai pris du plaisir à lire le dernier livre de Chloé Delaume, sorti il y a quelques semaines maintenant dans la collection Naïve, et ce n'est pas si fréquent. Disons même que c'est la première fois. Respectant le cahier des charges qui veut qu'un écrivain expose en libre variation (essai, roman, évocation - forme ouverte donc) son lien à un artiste ou à une oeuvre musicale, Chloé Delaume consacre en une centaine de pages un bel hommage angoissé à sa passion de jeunesse (et d'aujourd'hui) pour le groupe français Indochine. On peut penser ce qu'on veut d'Indochine (du mal, rien que du mal, en ce qui me concerne), Delaume s'amuse de son intoxication de jeunesse sur un ton plein de nostalgie, de culpabilité (revendiquée - Indochine, les the Cure français) et de tendresse pour le groupe des frères Sirkis. La dernière fille avant la guerre est un livre drôle, écrit avec des moyens simples mais suffisamment original pour ne pas tomber dans la simple évocation de souvenirs d'ado. Fidèle à ses dispositifs narratifs, Delaume s'invente un dialogue avec son "double de l'intérieur" ou "ancien moi du dedans", une jeune Anne qui, pour faire simple, parasite Delaume clivée et constitue sa part (d'ombre) fan du groupe. Pour une fois, le mécanisme fonctionne complètement et permet un jeu délicat et intelligent sur la personnalité et ses composantes. Le livre est l'occasion pour elle de reparcourir plutôt habilement l'histoire du groupe, son look, l'influence de ses codes et de son imagerie gothique sur les adolescents. On retrouve sur la fin une Delaume en cours de désintoxication indochinoise à deux doigts de rechuter lorsque le leader du combo la contacte pour qu'elle compose quelques textes pour un futur album. Ce que l'écrivain réussit ici très bien, c'est à suggérer la part invisible de nos attachements rock, de nos tocades personnelles, l'itinéraire individuel (mais partagé par beaucoup) qui passe par une affirmation de son gôut propre, la revendication de son originalité mais aussi l'agrégation inévitable à une tribu, à une clique ou à une église capable d'accueillir l'aspiration à l'existence autonome.
Si les vingt dernières pages du texte sont quelque peu en deça d'un démarrage émouvant et drolatique, La dernière fille avant la guerre est un livre à découvrir et à consommer sans modération (1h de lecture tout au plus), avec légèreté, un petit exercice de style qui témoigne de la science narrative et de la finesse d'une écrivain qui, de mon point de vue (biaisé et inobjectif), est plus efficace dans les formes courtes et affranchies d'enjeu que lorsqu'elle pose à de plus grandes ambitions ou à rénover le langage.
La dernière fille avant la guerre Chloe DelaumeNaïve
Par Benjamin Berton