Tout Updike ? (la suite) : La Parfaite Epouse

18/01/2012 - 08h40
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L'auteur
Benjamin Berton
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A se demander combien il en reste, John Updike a dû écrire plus de romans que je n'ai de temps pour les lire. Si seulement j'avais pu commencer avant, sot de moi, j'aurais même pu découvrir La Parfaite Epouse à sa sortie, frais émoulu du millésime 94 (1994 évidemment), voire à sa sortie US (je ne lisais sûrement pas l'anglais couramment à cette époque), circa 1992. Comme sa date ne l'indique pas, La Parfaite Epouse est une chronique des années Ford (pas le marchand de voitures, le président) dont le titre original est d'ailleurs le peu sexy Memories of The Ford Administration. Autant dire que les français ont eu raison de changer ce titre là qui pour le péquin moyen (voire le péquin évolué) n'évoque strictement rien. De Ford, on se tape du reste un peu ici, puisque c'est à son époque que s'attaque avant tout Updike, c'est-à-dire très précisément les années 1974-1977.

 

Le roman se présente comme une contribution envoyée par un écrivain et professeur du nom d'Alfred Clayton à une société savante qui lui demande de raconter ses années Ford. Le gars en profite pour livrer un pavé de 400 pages racontant sa vie à l'époque (sexuelle et sociale, comme toujours chez Updike), en même temps qu'il file la biographie surprise d'un autre président américain, James Buchanan. Buchanan qui sera président jusqu'en 1861 est généralement classé parmi les pires présidents américains et celui sous le mandat duquel se sont mises en place les conditions de la Guerre de Sécession. Updike prend le contrepied de cette explication la plus courue pour tenter en passant une pseudo réhabilitation de Buchanan et montrer que les choses n'étaient pas si faciles. Le coup de génie du livre est de monter un parallèle audacieux entre la vie amoureuse du narrateur (partagé entre sa femme et la Parfaire Epouse avec laquelle il tente de refaire sa vie) et les tentatives de Buchanan pour maintenir la paix. Buchanan est le premier et seul président célibataire, son seul amour étant mort quelques jours après qu'il ait rompu avec elle des fiançailles pour des raisons extra-personnelles. Il y aurait donc un parallèle entre les équilibres géopolitiques et les équilibres amoureux. Par delà ce rapprochement qui nous vaut un fascinant (et parfois éreintant, ne cachons pas la vérité) roman "deux en un", Updike, qui vient de délaisser Rabbit (le personnage qu'on n'aime pas), pour revenir aux affaires, est complètement déchaîné et sans laisse. Ses évocations sexuelles sont remarquables, ses phrases sont impeccables et ses observations d'une acuité et d'une pertinence qui ne laisse pas de survivants. Ses seuls souvenirs de l'ère Ford sont la liberté sexuelle (post soixante-huitarde) qui précède encore l'apparition du SIDA ainsi que cette histoire de livre avorté sur Buchanan. Du coup, Updike nous gratifie surtout de jugements extralucides sur la liberté sexuelle et la débilité hippie. Mi-conservateur comme toujours, il se tient toujours un pas en retrait (trop vieux, trop usé) du courant dominant. Il écrit ainsi en VO ce petit résumé transcendant de son âge d'or :"We had worn love beads and smoked dope, we had danced nude . . . we had bombed Hanoi and landed on the moon, and still the sky remained unimpressed." Comme souvent chez Updike, c'est d'une beauté et d'une vérité sidérantes, voire sidérales.

 

La Parfaite Epouse n'est pas forcément le Updike le plus ludique et le plus accessible qu'on a lu (en partie à cause de la biographie de Buchanan et de son intrication très fine avec la maille historique américaine) mais c'est une véritable leçon romanesque, de composition et d'équilibre. A l'heure (la rentrée, la rentrée), où on s'extasie, par exemple, avec l'Art français de la guerre d'Alexis Jenni, sur un roman qui ose filer quelques vingt ans d'Histoire, Updike se paie avec à peu près le même recul une double hélice Ford/Buchanan avec chronologie inversée, doublée d'une double biographie individuelle, presque les doigts dans le nez. Cela n'enlève de mérite à personne mais il faut avouer que, pour qui s'intéresse un minimum à la composition romanesque, les anglo-saxons nous mettent souvent KO debout. Updike rappelle dans ce domaine la boxe la grâce et la technique légendaire d'un Ray Sugar Leonard, dont il n'est nullement question ici mais qui débuta sa carrière par un titre olympique en 1976 justement, c'est-à-dire en plein mandat de Gérarld Ford. On peut reprendre presque mot les qualités de Leonard pour décrire Updike : " Droitier rapide et mobile, doté d'une prodigieuse vitesse de réaction et d'un coup d'oeil super-sonique, il est très sûr de lui et a un sens tactique aiguisé." Ces deux-là faisaient le même boulot.

 

 

 

Par Benjamin Berton
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