
La sortie française de The Filth l'excellente série de Grant Morrisson, dont on avait parlé il y a quelques semaines, permet de rouvrir le débat sur les qualités scénaristiques de ce dernier, qu'on a comparé, un temps, et en partie grâce à The Filth, au pape des comics Alan Moore.The Filth peut, en effet, être considéré, avec Gary Erskine et Chris Weston aux dessins, comme le grand oeuvre de Morrisson, l'équivalent dans l'oeuvre de Moore d'un V pour Vendetta, politique, froid et engagé. Dans The Filth, on partage les aventures d'un dénommé Greg Feely, type en apparence tout à fait normal qui mène, en réalité, des activités pour le compte du Filth, une organisation secrète qui veille au nettoyage de la réalité souillée par des "résidus" liés à des perturbations du continuum temporel. Ces souillures, ces mauvaises choses, sont ce qui pourrissent la vie des gens que nous sommes. C'est un peu brutal dit comme cela mais la trame imaginée par Morrisson vaut bien, au plan de la définition, une création de Moore ou de Philip K. Dick. Ce qui pêche comme toujours chez lui, et malgré la qualité globale de cette BD, c'est le respect de son intuition initiale. Au lieu de s'en tenir au thème de départ, Morrisson choisit de briser la linéarité de l'intrigue et de faire partir les aventures de Feely/ Slade dans tous les sens. On peut dès lors s'extasier devant la paranoïa ambiante, devant la richesse de son univers, ou regretter que cela parte dans tous les sens. Malgré ces travers, The Filth, qui bénéficie aussi d'une intro-mise en bouche de qualité, reste un excellent divertissement qui brasse des thèmes SF classiques et nous permet de croiser des personnages sublimes : amateurs de chats, aphasiques ou autres. Entre Matrix, et les Watchmen, Morrisson joue aussi habilement de la double personnalité du héros et de l'opposition héroïsme/normalité qu'elle met en place. Il parle comme Burroughs du thème du contrôle policier des citoyens et met en garde contre la manipulation sociale.
Sans être le chef d'oeuvre annoncé, The Filth n'en reste pas moins un exemple du style intellectualisé et touffu de Morrisson, une BD ambitieuse et qui ne marche que si on la nourrit de ses propres craintes et angoisses.