Tentative de survie

03/02/2012 - 14h09
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Comment s'émanciper de son environnement familial ? Premier roman court et coupant comme un canif, Vie Animale impose le style incandescent du new yorkais Justin Torres à travers la chronique naïve et violente d'un tentative de survie.

 

Leur coeur bat « comme une bombe ». Prêt à exploser. La famille du narrateur est un chaos. Une jungle terrible, moite, imprévisible et cernée de dangers, qu'il raconte avec un « on » englobant et enragé, dont il faudra se défaire pour gagner sa part de « je ». Les premières lignes de Vie Animale sont foudroyantes, brutes et brutales. Elles se libèrent tel un cri  :  « On en voulait encore. On frappait sur la table avec le manche de nos fourchettes, on cognait nos cuillères vides contre nos bols vides ; on avait faim. On voulait plus de bruit, plus de révoltes (...) On était six mains qui happaient et six pieds qui trépignaient ; on était des frères, des garçons, trois petits rois unis dans un complot pour en avoir encore». Un cri rauque, libérateur, survenant après une longue apnée.Justin Torres trace ces destinées cabossées d'une plume pleine de punch et de musicalité, via des chapitres-flash disposés pêle-mêle, en saynettes kaléidoscopiques : on découvre Paps, le père du narrateur, brutal portoricain amateur de mambo et de pick-ups, infidèle à ses heures, et son épouse Ma, blanche de peau, un peu simple d'esprit, qui se tue à la tâche, rentre tellement tard de ses jobs minables qu'elle mélange les jours, les heures et se fait régulièrement corriger par son mari. Pour préserver le précieux sommeil de leur fragile et imprévisible génitrice, les trois fils métisses sacrifient pour un temps leurs jeux bruyants : « Le silence était une absolution, le calme était le plus grand bonheur qu'on ne connaîtrait jamais. »Le vacarme laisse parfois place à de belles accalmies, comme cette danse improvisée des trois frères avec leur père soudain rieur, ou la nuit passée clandestinement aux côtés de même Paps, en poste de gardien de nuit. La tendresse affleure alors, par bouffées d'air chaudes, entre deux poisseuses roustes paternelles : la fratrie dispose alors d'assez d'espace pour se constituer un univers propre, découvre le vertige de la fugue et de la pornographie, la joie de ne former qu'un (« Quand on était frères, quand on était tous les trois ensemble, un jour on est devenu une femme » - mère de substitution formée par le déguisement des trois garnements), tout se constituant une hiérarchie qui place le cadet (le narrateur) en position d'infériorité : plus chétif que les autres, plus sensible, il est le seul poisson du banc familial à ne pas savoir nager. Il vit d'ailleurs l'expérience de la noyade au plus près, attiré vers le fond d'un lac opaque par sa mère, elle aussi effrayée. Complice avec ses enfants, jusqu'à l'irresponsabilité puérile, Ma a la tendresse généreuse, mais castratrice. Ainsi, quand le narrateur vient à fêter ses 7 ans, elle ne cache pas sa tristesse, et lui explique en prenant l'exemple de ses grands frères : « Quand vous avez eu 7 ans, vous m'avez quittée. » Comment grandir dans ces conditions? Martyrisé lorsqu'ils sont seulement entre frères, et sur-protégé dès que s'annonce une menace extérieure, le narrateur a du mal à exister. Son amour des livres le distingue, ainsi qu'un traumatisme longtemps maintenu dans l'un des nombreux angles morts de ce beau roman d'apprentissage, si fulgurant, si vivant. 

 

Justin Torres, Vie Animale, Editions de L'Olivier, 2012

Eric Vernay

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