
Pourquoi comparer Bret Easton Ellis, 48 ans, auteur désormais installé - et même un peu somnolant depuis quelques années - mais jouissant en tout cas d’une reconnaissance à peu près générale et d’une fan base pour le moins solide, avec Tao Lin, tout jeune écrivain issue de la blog génération, encore peu connu dans notre pays ? D’une part parce que les deux partagent de nombreux points communs, qu’ils soient biographiques ou stylistiques, mais aussi parce qu’il se dégage, à un peu plus de 20 ans d’intervalle entre ses deux auteurs, la même impression - évidemment subjective - d’une littérature de l’instant, qui sait capturer son époque et rendre toute la singularité de notre temps. Des Yuppies d’Ellis aux étudiants bohèmes arty, et salariés ou free-lance dépressifs de Lin, c’est à la description de tout un paysage de l’Amérique, captée en temps réel, que nous assistons. Ellis comme Lin sont deux auteurs en phase avec leurs époques respectives et qui partagent beaucoup de thèmes communs, ainsi qu’un ton, un sens de l’observation. De là à introniser l’un en descendant – et digne héritier - de l’autre, avec cependant quelque différences importantes, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement.
Tao Lin, Bret Easton Ellis : des débuts similaires
Bret Easton Ellis publie son premier roman, le désormais cultissime Moins que Zéro, à 21 ans. Il n’en est pas moins également – et avant tout - l’un des membres les plus remarqué de la Génération X. Appellation vulgarisée (mais pas inventée !) par un autre auteur fondamental de la fin des années 80, Douglas Coupland. La génération X, en gros, se compose de cette population (qui a aujourd’hui presque passé la quarantaine) à cheval entre deux époques : n’ayant pas connu les révoltes et les phénomènes sociologiques des années 60, mais n’appartenant pas encore complètement à la génération informatique, appelée Génération Y. Tao Lin, Américano-Taiwanais de 29 ans, est justement le représentant de cette nouvelle génération. Comme Ellis, il est considéré depuis son premier roman de 2010, Richard Yates, comme "l'un des plus remarqué de la jeune littérature Américaine", Lin publie ses premiers poèmes à succès à l’âge 19 ans et sa voix est immédiatement identifiée comme celle d’un auteur voué à devenir culte.

Tao Lin, BEE et les médias 2.0
Tao Lin est un enfant des médias numériques. Poète, noveliste, romancier, bloggeur de la première heure, Tao Lin a débuté en publiant ses poésies étranges et minimalistes sur internet. Il est le parfait représentant d'une nouvelle famille d'auteurs américains, ceux pour qui l'utilisation et la médiatisation via les réseaux sociaux sont aussi importantes que l'édition et la presse papier. Bret Easton Ellis s'y est lui mis sur le tard, mais depuis quelques années il est devenu un utilisateur régulier de Twitter, qu'il n’hésite pas à utiliser comme lieu de débat et de réflexion sur ses projets littéraires (il y a quelques mois il y préparait ainsi la suite d’American Psycho).
Une littérature profondément urbaine
Pour beaucoup, et ce, malgré les origines new-yorkaises de l’auteur, Bret Easton Ellis est un auteur typiquement californien. C’est que la côte Ouest tient une place très importante dans les deux premiers romans de l’écrivain, sa mythologie, son ambiance, ses drames. American Psycho et Glamorama, ses deux romans de milieu de carrière, se déroulent pourtant majoritairement à New York. On peut même dire que la Grosse Pomme tient une place plus importante dans son héritage culturel. Autre point commun avec la littérature de Tao Lin, elle aussi très concrètement attachée à cette géographie américaine. Natif de Brooklyn aujourd’hui installé à Manhattan, le jeune homme a beau inscrire ses récits dans le néant informe des communications en réseau (pour Richard Yates) et de l’intériorité subjective contemporaine (dans les poèmes de Thérapie Cognitive du Comportement), il n'en reste pas moins attaché à sa ville d'origine, son ambiance, ses comportements, ses rites.
Exploitation des mêmes thèmes
L'ennui, la sensation indélébile du décalage, l'expression de la solitude, la perte de valeurs sociales au profit de l’individualisme forcené, vécus avec détachement mais de manière poignante, rythment les écrits de Bret Easton Ellis et Tao Lin. Qu’il s’agisse des personnages bien connu d’Ellis, Clay et ses amis, Sean Bateman, Victor Ward, Lauren ou encore de Patrick Bateman - véritable épitomé des névroses et des cauchemars incarné par le Yuppie Américain à la fin des années 80 -, ou des adolescents et jeunes adultes Haley Joel Osment et Dakota Fanning dans le Richard Yates de Tao Lin, les deux auteurs partagent une même poétique de l’ennui, un même sens du détail morbide, une même expression d'un néant quotidien alimenté par la vacuité d'une époque en totale perte de repères. Ellis comme Lin sont bien les voix de générations, qui, même si elles sont séparées dans les faits de plus d’une vingtaine d’années, expriment au final la même distanciation et indifférence perturbante.

Tao Lin, BEE : Figures de style
L'un comme l’autre utilisent également des procédés littéraires permettant l’expression de cette distance. Chez Bret Easton Ellis comme chez Tao Lin, l’écriture est une machine au service d’un but précis, le véhicule de l’expression de l’ennui par l’ennui. Le but chez le cadet comme chez son ainé ? Rendre évident le malaise d'une époque. Pour cela les deux auteurs n’hésitent pas à user de la deshumanisation des personnages. Citant des patronymes génériques chez Tao Lin (les deux principaux protagonistes de Richard Yates portant des noms de stars du cinéma bien connu, et le titre du roman étant celui d’un autre écrivain n’ayant rien à voir avec l'histoire) et usant de personnalités creuses et psychotiques chez Ellis. Le style froid, sans affect, les phrases courtes, sont ici, chez l'un comme chez l’autre au service du nihilisme du récit. Autant d'outils permettant de rendre compte de l’anesthésie sociale et relationnelle vécue par les protagonistes des deux romanciers, à plus de deux décennies d’écart.
Le bilan
Si les deux auteurs partagent de nombreux point communs, des différences de taille les séparent pourtant : quand Ellis décrit le mal de vivre de la génération 80, une jeunesse qui grandit sous le règne de l'argent roi, Lin décrit au contraire le quotidien des "petits blancs d'Amérique", des freelance et des stagiaires, toute une frange de la population qui a accès à la richesse de ses employeurs, et à celle distribuée en réseau, sans pouvoir la posséder réellement. Ce sont les enfants de la classe moyenne à qui l'on a tout promis mais qui n'ont rien eu. La génération décrite par Ellis a tout, et finalement, ne souhaite plus rien. C’est une génération étouffée par l'aisance et la facilité. Le désespoir chez lui, est celui d’un luxe qui masque mal le vide d'existences finalement très pauvres. Du côté de Lin, le seul luxe est de porter le prénom d’une star de cinéma adolescent. Cette jeunesse des 2000's, au contraire de celle d'Ellis, est avant tout précaire. Elle dispose de toute la connaissance du monde disponible sur internet, mais ne peut quasiment jamais accéder au réel faute de moyens. Les deux sont bien les porte-parole de leur génération, mais ce sont des générations que tout sépare.
Bibliographie :
Tao Lin, dernier ouvrage en date : Thérapie Cognitive du Comportement, aux éditions Au Diable vauvert
Bret Easton Ellis, dernier ouvrage en date : Suite(s) impériale(s), aux éditions Robert Laffont.
Par Maxence GrugierFollow @MaxenceGrugier