Suivre son coeur avec Charles d'Orléans

08/01/2011 - 08h40
Suivre son coeur avec Charles d'Orléans

"Que me conseillez-vous, mon coeur ?Irai-je par devers la belleLui dire la peine mortelleQue souffrez pour elle en douleur ?

Pour votre bien et son honneur,C'est droit que votre conseil céle.Que me conseillez-vous, mon coeur,Irai-je par devers la belle ?

 

Si pleine la sais de douceurQue trouverai merci en elle,Tôt en aurez bonne nouvelle.J'y vais, n'est-ce pour le meilleur ?Que me conseillez-vous, mon coeur ?"

 

En manque de poésie depuis quelques mois, j'ai fondu étrangement ce weekend à la bibliothèque sur un NRF Gallimard très joli (comme toujours) consacré à Charles d'Orléans. S'il figure dans la plupart des anthologies classiques (et manuels de littérature), le poète Charles d'Orléans ne m'avait laissé aucun souvenir précis, ni son oeuvre, ni sa vie, pourtant assez spectaculaire pour être retenue.

 

Le livre de la NRF revient principalement sur ses ballades et prend pour titre l'une des plus fameuses baptisée très joliment "En la forêt de longue attente". Présentées dans les 2 langues (l'ancien françoy et le nouveau), les poésies de Charles d'Orléans sont assez amusantes si on essaie de les lire dans le texte (c'est à la fois difficile et savoureux, comme si on pensait soit même en... canadien avec un accent dans la tête), mais fascinantes comme des pop songs de l'époque lorsqu'on s'y attaque en français moderne.

 

Charles d'Orléans est le neveu du roi Charles VI et, comme son nom l'indique un peu, le duc d'Orléans. Homme de noblesse, Charles d'Orléans va produire la majorité de son oeuvre en captivité. Lancé à la poursuite d'Henri V, il se fait cueillir comme un bleu (qu'il est) à la bataille d'Azincourt (en 1415, pour les amateurs). Ramené en Angleterre, il vit ensuite en "résidence surveillée" (la plupart du temps), parfois en cellules, puisqu'il n'y a plus grand monde pour payer sa rançon. Alors que tous les captifs sortent les uns après les autres, Charles D'Orléans moisit plus de 25 ans dans le Kent et le Yorkshire, puis autour de Londres, au gré des humeurs de ses geoliers qui ne savent plus quoi en faire. Sa proche famille est décimée. Sa ville est prise dans l'étau et assiégée par les Anglais jusqu'à ce que Jeanne d'Arc entre en scène. En novembre 1440, Charles d'Orléans est enfin libéré. Il se remarie (sa femme est morte entretemps) avec une jeune fille de 14 ans avec laquelle il aura trois enfants. L'un de ses fils deviendra le roi de France sous le pseudonyme (je rigole) de Louis XII. Parmi ses spécialités poétiques, les ballades de Charles d'Orléans font autorité.

 

Il est toujours amusant de chuter à la fin sur ce qu'on appelle l'envoi, une sorte de refrain qui démarre toujours par le dédicataire du poème. Les ballades de d'Orléans sont remarquables de simplicité et de charme, abordant fréquemment (et pour cause) les thèmes de la distance, de l'éloignement, de la solitude, de l'amour lointain. Certains ont vu en lui un ancêtre des romantiques. On peut y voir plutôt un tempérament rêveur, rongé par l'ennui et qui ne sait pas trop quoi faire. Charles d'Orléans regarde les arbres, commente tout ce qu'il peut voir et s'évade en pensée de sa campagne anglaise. C'est à la fois triste et très attendrissant.

 

En la forêt de Longue AttenteChevauchant par divers sentiersM'en vais, cette année présente,Au voyage de Desiriers.Devant sont allés mes fourriersPour appareiller mon logisEn la cité de Destinée ;Et pour mon coeur et moi ont prisL'hôtellerie de Pensée.

 

Je mène des chevaux quaranteEt autant pour mes officiers,Voire, par Dieu, plus de soixante,Sans les bagages et sommiers.Loger nous faudra par quartiers,Si les hôtels sont trop petits ;Toutefois, pour une vêprée,En gré prendrai, soit mieux ou pis,L'hôtellerie de Pensée.

 

Je despens chaque jour ma renteEn maints travaux aventuriers,Dont est Fortune mal contenteQui soutient contre moi Dangiers ;Mais Espoirs, s'ils sont droicturiers,Et tiennent ce qu'ils m'ont promis,Je pense faire telle arméeQu'aurai, malgré mes ennemis,L'hôtellerie de Pensée.

 

ENVOI

 

Prince, vrai Dieu de paradis,Votre grâce me soit donnée,Telle que trouve, à mon devis,L'hôtellerie de Pensée.

 

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