
Il faut avoir un certain courage, de nos jours, pour enfiler le costume du salaud. Avec , publié aux éditions NiL dans la collection "Les Affranchis" (qui propose aux auteurs de rédiger "la lettre qu'ils n'ont jamais écrit"), l'écrivain Romain Slocombe () endosse la responsabilité de ce rôle difficile et ose ce qu'il y de pire dans la littérature française : la lettre de délation antisémite.L'antisémitisme en question est ici celui de Paul-Jean Husson, écrivain et académicien imaginaire, inventé par Slocombe pour l'occasion. Ecrit sous la forme d'une longue lettre mêlant confession et délation, Monsieur le Commandant est en fait une charge à rebours contre toute forme d'extrémisme idéologique, incarné par un écrivain et académicien fictif qui en rappellera d'ailleurs d'autres aux spécialistes. A ce sujet, Slocombe, qui a visiblement étudié l'antisémitisme des grands esprits français d'avant-guerre, déclare, dans un échange par mail, à propos de son personnage : "Husson est académicien, poète et (presque) ministre de Pétain comme Abel Bonnard (qui fait partie des 4 académiciens radiés à la Libération, dont Pétain). Il est hyper macho et orgueilleux comme Henry de Montherlant. Il est mystique catholique comme Paul Claudel. Il est ultra collabo et a des sérieux ennuis à la Libération comme Jacques Chardonne. Il se la joue hobereau normand comme Jean de la Varende. Il est pro-nazi comme Jacques Benoist-Méchin (historien et ministre des Affaires étrangères de Pétain). Il écrit (bien) dans le style de Pierre Benoit. Enfin, c'est un officier supérieur et un homme à femmes comme l'était Pétain. J'ai construit ce personnage comme un représentant type du pétainisme, confronté aux contradictions de cette sinistre politique..."Mais Husson sera également confronté à ses propres contradictions : car ce parfait anti-héros est aussi implacablement amoureux d'Ilse, sa belle-fille, d'origine Allemande, qui s'avère juive et avec laquelle il aura une relation adultère et scandaleuse (surtout pour lui, l'antisémite convaincu). Autant dire que Monsieur le Commandant n'est pas qu'un roman "de plus" faisant référence à ce moment sinistre de l'histoire française, mais encore un grand coup frappé par l'un des plus talentueux écrivain français de notre époque. Slocombe, une fois n'est pas coutume y décrit - dans un style propre aux écrivains d'avant-guerre (non sans glisser ici ou là de subtils clins d'oeil, littéraires, cinématographiques ou biographiques au reste de son oeuvre et à ses éternelles obsessions) - l'amour dans tout ce qu'il a de tortueux, tandis qu'il entrelace avec le talent qu'on lui connait l'intimité d'une famille bourgeoise française au destin bouleversé par la guerre et le chaos. Eros et Thanatos inextriquablement liés dans un chant d'amour qui est aussi un hymne à la destruction de l'être aimé. Toujours facétieux, Slocombe en profite aussi pour faire un peu de ménage au sein des lettres françaises, dont il époussette parfois malicieusement les rayonnages les plus sombres, rappelant les jours peu glorieux de maisons d'édition encore en activité aujourd'hui. Malgré la véritable tragédie mise à jour dans Monsieur le Commandant, on imagine l'auteur, goguenard, soulevant les tapis avec un petit sourire en coin, révélant la crasse et les prises de position pas très nettes des grands éditeurs français de l'époque (sans parler de celles de nos concitoyens bien évidemment). Répondant avec talent au principe de la collection des "Affranchis", la longue missive de délation imaginée par Slocombe, adressée à un Sturmbannfürher (commandant) de la SS normande, illustre bien l'adage selon lequel, plus encore que les armes qui ne sont que des outils, les mots aussi, -; et les idées surtout -; peuvent tuer.
Par Maxence Grugier Follow @MaxenceGrugier
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