
Ecrire des livres est un travail comme les autres et le monde des écrivains, plus qu'un refuge d'artistes libres, autonomes et désintéressés, un territoire professionnel où s'expriment, comme ailleurs mais dans un environnement différent, car plus souple, moins administré et contrôlé par les liens du salariat, des mécanismes à l'oeuvre dans à peu près toutes les entreprises et les milieux concurrentiels. Parmi ces mécanismes, outre l'intrigue, l'entretien du réseau, la promotion sociale et artistique ou la dégringolade, s'exprime l'une des plus sûres valeurs humaines : la jalousie. Attachée à la mise en concurrence ultralibérale (et donc ultrafaussée) des oeuvres littéraires, la jalousie est, plus que le talent ou la qualité littéraire intrinsèque, le bacille qui infecte et modèle le visage de l'écrivain dans les périodes de rentrée. "Parlera-t-on de mon livre ?" "Critique, ne vois-tu rien venir ?" "Et si, et si je n'existais pas ?" La période est à la fois un terreau pour les rêves (de gloire ou de reconnaissance), le lieu de toutes les questions (est-ce que tout cela vaut le coup? est-ce que j'ai perdu ma vie/mon temps ?) et le cimetière des éléphants. Si l'écrivain s'abandonne à l'écriture, il se rend à la rentrée littéraire. Il s'épanouit et respire dans la première et suffoque dans la seconde.
En période de rentrée littéraire notamment, et alors que des centaines de romans se partagent l'écho médiatique, à savoir quelques pages en vue dans les journaux, des espaces critiques limités, des résonances, des têtes d'affiche ou des notules de bas de comptoir, qui, pour un bon nombre, se refermeront d'ici début novembre (et l'attribution des Grands Prix), l'envie du prochain et de sa couverture supposée fait souvent loi. Le monde littéraire peut être représenté en cette période comme une grande ligue sportive en fin de saison, à l'heure où des écrivains tentent d'accéder à la division supérieure, de gagner les matchs qui comptent (la ligue Goncourt mais pas seulement, il y a aussi la Coupe des Libraires, les Grands Jeux Pancommerciaux) ou d'autres sont menacés de relégation ou d'exclusion pure et simple du championnat.
La majorité des acteurs aura droit au ventre mou du championnat, un ventre mou camouflé sous le tee-shirt trop grand de la rentrée, où les livres comme des gros bourrelets inutiles ne se distinguent pas les uns des autres et où la seule perspective (réjouissante) est de pouvoir rejouer. Il y a les jeunes qui en veulent, les vieux qui tirent la patte, ceux du milieu qui n'en peuvent plus d'exploser ou d'imploser, ceux qui ne peuvent plus et ceux qui n'ont jamais pu, ceux qui tiennent leur promesse et ceux qui déçoivent. La rentrée ressemble à un jugement dernier qui aurait lieu tous les ans. Le marché s'affole pour les nouveaux entrants, consacre les habitués, fait la fête aux stars et aux meneurs de jeu. Une main invisible tire trois lapins du chapeau et les pose fébriles sur le miroir aux alouettes. Le train, la chance ou la loterie du jeu repasse tous les ans mais les positions sont rarement remises en cause avec autant de force que durant la période qui, de fait, et alors que chacun devrait être concentré sur son jeu, amène tout le monde a avoir le regard sur l'autre. Les auteurs sont d'autant plus sensibles à l'environnement à cette période qu'ayant écrit leurs livres il y a bien longtemps ceux-ci leur paraissent déjà comme des corps étrangers, des marchandises balottées au gré d'avis extérieurs dont on ne comprend pas grand chose et qu'eux-mêmes ne comprennent plus tout à fait.
L'écrivain étant, presque toujours, un être solitaire et qui, par la représentation qu'on en a, n'a pas à exprimer ce genre de sentiments, ni à s'estimer engagé dans une concurrence avec ses pairs (un bon livre ne peut théoriquement pas être meilleur qu'un autre bon livre), il faut être averti pour traquer la jalousie là où elle s'exprime. Petite typologie des écrivains en période de rentrée :
1) L'écrivain rayonnant : Il a sa tête et son livre dans tous les journaux spécialisés depuis le milieu du mois août, aligne les couvertures, les interviews et a réussi à placer quelques pages de son ouvrage à venir dans les digests des meilleurs livres de la rentrée (Inrocks, Lire et Magazine Littéraire). Avec un peu de pot, on a parlé de lui dans la sélection en 2 minutes 30 des livres à suivre de la rentrée au journal télévisé : l'écrivain rayonnant n'a pas besoin d'en rajouter et exprime son détachement devant tant de succès. "Ce qui compte c'est la bonne réception du livre", dit-il à ceux qui l'interrogent. Il met en avant son parcours, la joie qu'il a eu à écrire ce livre, son éthique artistique. Pour lui, ce sont les lecteurs qui priment et qui sont sa plus belle récompense. Quant aux prix, il n'en parle pas, officiellement parce que cela ne l'intéresse, officieusement, parce que cela ne se fait et risquerait de nuire à ses chances. Son éditeur oeuvre en sous-main pour que la vague se change en déferlante et qu'on lui offre quelques plateaux télé. Dans les Salons, on le regarde déjà différemment et on le trouve plus beau que l'année d'avant. Les libraires viennent lui serrer la main, des inconnus lui parlent et le Maire de la ville qui tient salon le salue en lui disant qu'il aime beaucoup ce qu'il fait. Comme dans un rêve, il voudrait que la rentrée soit éternelle. Quand il se remet à sa table de travail, il a dû mal à se concentrer. Mais ça reviendra. Son éditeur l'appelle tous les deux jours pour lui demander si tout va bien et s'il n'a besoin de rien.
2) l'écrivain en berne dont on ne parle pas assez : Son livre n'est pas encore sorti mais il sait que le succès ne sera pas encore pour cette fois-ci. Depuis son retour de vacances et la joie d'avoir découvert son ouvrage enfin relié et habillé pour la rentrée des classes, l'écrivain en berne a la truffe sèche. Il tape son nom et le titre de son livre plus de cinquante fois sur Google Actualités pour voir si d'aventure un obscur blogueur n'en aurait pas dit du bien (ou du mal, tout est bon à prendre) dans une chronique. La seule mention du livre, enregistrée en juillet sur un site communautaire, a d'ailleurs disparu des radars. Le livre n'est même pas noté sur libfly. Son éditeur le rassure en lui disant que rien n'est fait mais il ment comme un arracheur de dents. Lors des promotions collectives, on ne le met pas en avant et personne ne sait qu'il existe. L'appel de trois journalistes régionaux de son quartier lui assurant un beau papier dans la PQR a achevé de le déprimer. L'écrivain en berne est de plus en plus jaloux avec les années. Il se remet à l'ouvrage car il n'y a que face à sa propre écriture qu'il prend encore du plaisir. Les sorties lui pèsent. Il se rend en kiosque tous les jeudis pour feuilleter les critiques de la semaine en cherchant frénétiquement si on ne lui a pas consacré une colonne, un entrefilet. Une libraire l'a mentionné dans un tableau anonyme comme un coup de coeur. Il se demande si cette mention quasi invisible peut lui assurer quelques ventes. Son avenir prometteur appartient au passé.
3) l'écrivain surcoté dont on parle trop : Même lui n'en revient pas. Déjà son troisième roman et voilà qu'on lui prête du génie qu'il ne se connaissait pas. A lire et relire les critiques qui parlent de son bouquin comme d'un coup de maître, d'un vent nouveau soufflant sur la littérature française, l'écrivain surcoté n'en revient pas. Il a appris à marcher plus droit, la tête haute. Les filles le regardent quand il rentre dans sa maison d'édition et lui adressent des sourires entendus. En interview, il s'est surpris en train de reprendre ce qu'on disait de lui plutôt que ce qu'il avait envie de rire. Si c'est ce qu'on pense de moi, c'est que ça doit être la vérité, non ? En relisant son livre, il a même commencé à lui trouver quelques qualités. C'est vrai que les personnages sont bien campés, mais, tout de même, ce n'est pas très original cette histoire de couple qui se déchire et qui fait face à la maladie. Les critiques parlent d'authenticité, de littérature coup de poing. Soit. Où est-ce qu'ils vont chercher tout ça. De temps à autre, il a comme une boule au milieu de la gorge, une gêne devant un tel déferlement d'attention comme si, quelque part, il savait qu'il ne méritait pas ça. Le livre est là devant lui, maigre de ses 200 petites pages. Son livre. Mais qu'il est moche, rabougri. Il en a lu au moins 3 ou 4 autres ces dernières semaines qui étaient autrement meilleurs mais il n'y paraîtra bientôt plus. Ils sont en train de moisir sur les rayonnages des libraires tandis que le sien paonne en tête de gondole. Devant sa glace, il se répète que le moment est venu. Les ventes explosent. Est-ce qu'il pourrait enfin vivre de sa plume ? Est-ce que le sentiment d'être usurpateur va perdurer encore longtemps ? Il peut vivre avec ça, avec cette boule. Encore un livre et un autre, et tout sera oublié. Il sera un grand écrivain. Il est un grand écrivain.
5) l'écrivain oublié : Une vie entière de renoncement, des mois en chambre à ne pas voir la lumière du jour, pour ça ? Chez lui, il se remémore ce jour de février où son prestigieux éditeur l'a appelé pour lui dire que son premier manuscrit était retenu et serait publié en septembre sous la couverture majestueuse de la Grande Maison. Le ciel s'est éclairci. Il roulait vers un rendez-vous dans le Centre de la France. Il y a eu un grand flash et une joie plus forte que lorsqu'il a eu son deuxième rapport sexuel à l'âge de 23 ans. Bon sang, lui publié, lui écrivain, lui l'égal des plus grands, un livre à lui, pour ses amis, ces nanas qu'il rêve de coincer, lui parmi les Grands, comme Conrad, Fitzgerald et Beigbeder. Il n'a appelé personne avant 3 ou 4 jours, juste pour jouir de l'instant et l'étirer au maximum. En juin, les premiers exemplaires du livre sont arrivés. Il en a pris 3 dans son lit le soir même et s'est endormi en se serrant contre eux. Septembre : rien. Octobre : rien. Sa mère l'a appelé en lui demandant de lui transmettre les coupures de journaux qui parleraient de lui. Rien. Rien. Pas même un encart publicitaire. Rien de rien. L'éditrice dit que ça arrive parfois, qu'il méritait mieux mais que peut-être en novembre. La rentrée était trop tôt chargée. L'approche de la présidentielle a désorienté les lecteurs. Parce qu'en décembre, non, ce sera trop tard. Quelques semaines encore. Alors, attendre. Le livre n'a pas trouvé son public. Le public n'a pas trouvé le livre plutôt. Son rêve a accouché d'une souris... morte. Tout ce qu'il avait envisagé est foutu. A tout prendre, il préférait être un apprenti écrivain non publié qu'un écrivain publié que personne ne lit. Est-ce qu'il écrira encore ? Bien sûr, quand on a commencé, il n'y a plus rien d'autre à faire. La pire des drogues, il dit. Des jours meilleurs viendront et les autres brûleront tous en enfer.
5) l'écrivain star : Il est tellement connu et reconnu que sa couverture médiatique pourrait être assurée sans qu'il... publie de livre. Bien sûr que non... il plaisante mais tout de même, est-ce pour ce roman (le 20ème en 19 ans de carrière) qu'on vient le voir ou pour tous ceux qu'il a vendus par le passé et vendra demain. Il a 44 ans maintenant. Les gens se pressent pour lui parler sur les Salons. Il le repère à son chapeau, à sa coiffure extravagante. Il n'est ni beau, ni laid, juste inscrit dans le paysage. Pourquoi est-ce qu'ils continuent à le lire alors que ce qu'il fait est résolument médiocre depuis quasiment 10 ans. Quelques centaines de pages, des dialogues qui ont envahi tout l'espace utile, des sauts à la ligne qui ressemblent à des abîmes. Lui même se passerait bien de lire ses livres s'il n'avait pas à les écrire. A vrai dire, écrire ne l'intéresse plus tant que ça (il ne dépasse jamais le stade de l'idée, c'est tout ce qui le fait frissonner encore, cet instant où l'idée d'un livre surgit - pour le reste, son développement, ses heures passées, quel emmerdement). Ecrire ne l'intéresse plus tant que ça, être écrivain est beaucoup plus passionnant et épanouissant. Et puis cela permet de vivre confortablement. L'année dernière, on a adapté son livre au cinéma. Le film était presque plus réussi que le livre. Ce n'est pas difficile mais bon, il a réussi à le regarder jusqu'au bout. Il est triste pour ce qui s'est passé au Japon. Il faudra qu'il y retourne et écrive encore sur ce pays qui lui a tellement donné. En attendant, il faut parler aux journalistes. "Rappelez moi de quoi cause mon livre ?" - Je plaisante. (Il faut qu'il arrête avec cette blague. Par les temps qui courent et avec l'histoire du plagiat de Machinchose, c'est un jeu dangereux.) - C'est mon meilleur livre, vous ne trouvez pas. La petite troupe dodeline du chef. Les blaireaux, ils n'y connaissent rien. Ils sont en service commandé. S'ils avaient déjà lu des livres, ce n'est pas moi qu'ils viendraient voir. Pauvres petites sangsues. Je vous écraserais de la pointe de ma botte si j'en portais. A quelle heure est-ce qu'on mange ici ? Oh, Monsieur le Maire veut me voir, bien sûr. Ils m'ont choisi pour me remettre le Prix du Salon. Bien sûr, j'arrive.
Avec l'attribution des prix, les positions s'annulent et tout recommence.