
Il y a rentrée et rentrée. Les premiers sortis sont rarement les meilleurs, les plus visibles pas forcément ceux qui resteront parmi nos meilleurs souvenirs de lecteurs. Ce qui se vérifie encore plus quand, comme cette année 2012, la rentrée n’est pas écrasée par un mastodonte littéraire qui marque les esprits plus que d’autres. Après la déferlante du Angot porno, le Bellanger qui fait tout de même penser (si on y regarde à deux fois) à une sorte de Sulitzer 2.0 (Le Roi Vert, c’était quand même autre chose, non ?), le Olivier Adam en Franzen frenchy (qu’on a finalement bien aimé), le tout petit Palahniuk en roue libre et le Djian de saison, le Nothomb barbu qui rase gratis, il en arrive des bons et des meilleurs parmi ceux qui sortent ou qu’on découvre sur le tard. Seconde sélection en virée principalement étrangère, avant que ne tombent les prix qui mettront tout le monde d’accord sur leur… habituelle injustice et les lois de la jungle.
Mark Twain – Une Histoire Américaine
Premier des trois volumes du chef d’œuvre terminal inachevé et autobiographique du grand romancier américain, Une histoire américaine est aussi bon et important que long. Bien sûr, la mise en ordre nécessaire en fait quelque chose de bizarre avec des trous dedans et qui n’a pas la tenue d’un roman complètement achevé. Il n’en reste pas moins que Mark Twain est un monument qui mérite son rang et dresse ici un impressionnant panorama entre l’autofiction (pardonnez le raccourci), le romanesque déguisé, la grande saga historique et autre chose. Il y a une densité dans les approches de Twain et une intrication tellement poussée de l’histoire personnelle et de l’identité du pays, qu’on se reprend à rêver (comme nous y invite la 4e de couverture) au grand roman américain. Une histoire américaine est à peu près tout sauf ça néanmoins, pas la grande baleine blanche après laquelle courent tous les écrivains du monde depuis l’aube des temps et que seuls quelques uns (Don DeLillo, Pynchon, Vollmann) ont effleuré des doigts ces trente dernières années. Le livre de Twain est juste un grand patchwork où le romancier ouvre les vannes de sa propre vie, se regarde, dissèque, analyse à tout va en vue d’une publication différée de 100 ans pour ne blesser personne. C’est cette mise à distance du livre par son auteur lui-même qui en fait un objet si singulier, comme si une fenêtre ouverte sur le passé pouvait donner directement dans un futur devenu fantastique parce que présent désincarné. Peut-être y a-t-il un filon à creuser là-dedans, millésimer les romans, les garder au frais dans des fûts de chêne pendant des décennies avant de les consommer comme de vieux madères avec un(e) cigare(tte) et un mal de crâne. Tiens, je m’ouvrirais bien un Flaubert Bual pour aller avec le canard.

David Foster Wallace – Le Roi Pâle
On peut l’avouer maintenant : on était toujours resté à l’extérieur de l’œuvre de feu David Foster Wallace, malgré le concert critique qui le donnait (étrangement pour nous) comme l’un des très grands écrivains de cette fin/début de XX/XXIème siècle. Dans un genre similaire, on a toujours préféré David Flint et sa facture classique au temps décousu de Wallace. C’était évidemment (comme beaucoup et parce qu’on est persévérants et anglophones) d’avoir Infinite Jest entre les mains. Infinite Jest est le grand roman de Wallace, ce pour quoi il a vécu et sans doute un peu le roman (trop bien) par lequel il est mort. Ce roman (le seul qui vaille à être lu) sortira si tout va bien l’année prochaine. En attendant, ce Roi Pâle nous donne l’idée de ce sur quoi Wallace s’est tué. On peut se demander, à la lecture, si c’est le texte lui-même, son inachèvement, sa maille lâche et son écriture tendue/distendue qui sont venus à bout de Wallace ou l’inverse. Il y a eu un énorme travail d’édition ici qui est remarquable et réussit à nous laisser plus qu’entrevoir ce qu’aurait donné Le roi pâle si Wallace avait réussi à le hisser à la hauteur de son précédent roman et surtout de la réponse qu’il lui apportait (le tennis contre le fisc). Le roi pâle nous éclaire sur la difficulté d’écrire à ce degré d’excellence : il faut unifier le style, tenir les personnages et les bouts d’intrigue qui pendent dans le vide ensemble, tout en s’assurant de continuer à interroger. Pour user d’une vieille métaphore à la noix, l’écrivain est une sorte de chirurgien à qui on demanderait de refermer les plaies à moitié, d’en obturer certaines avec une précision clinique tout en en laissant certaines suppurer et dégueuler dans le vide. Cela demande un certain gymkhana. Le roman de Wallace, au point où il en est, est quasiment achevé de ce côté-là. Il reste un boulot qui n’aurait jamais été fait à fond mais qui aurait pu donner un truc exceptionnel. Comme il ajoute à la grande peinture des misères bureaucratiques (l’employé de bureau étant le seul héros littéraire qui vaille le déplacement), on ne peut qu’être sous le charme.

Jean Grégor – L’ombre en soi
Cela fait plus de dix ans maintenant qu’on se demande ce qui fait que Jean Grégor ne marche pas mieux que ça. Ce gars là aurait tout aussi bien pu se retrouver au niveau commercial et marketing d’un Olivier Adam en écrivant du Echenoz rieur, s’il avait mieux pratiqué (pratiqué tout court) l’entrisme dans le milieu qui est de fait le sien sans l’être. Il n’est pas forcément le seul dans ce cas mais Grégor aligne les bons romans et tout le monde s’en contrefout. Son Zénith était un excellent roman et, dans un autre genre, L’ombre en soi l’est tout autant. Depuis cinq ans, Grégor excelle dans la reconstitution des vies souterraines. Il croise des lignes qui étrangement ne se coupent que rarement avant de redevenir (ce qui est scientifiquement impossible, rappelons le) des parallèles parfaites. Ici (et on ne retiendra à aucun moment contre lui notre argument favori du "fils de" car cela n’a aucune importance sur l’écriture), Grégor s’intéresse à son père, l’écrivain et journaliste Pierre Péan. Après 15 ans dans le milieu, ceux qui connaissent Grégor ne savent pas forcément que l’écrivain et Péan était apparenté. Le fils n’en a jamais joué. Difficile dès lors de soupçonner un coup ici d’autant que la mise en scène littéraire fait tout pour ne pas sombrer dans le gnangnan familial et le people. Et puis Péan est loin de valoir Yves Montand au rang des célébrités. Ce qui fait de L’ombre en soi un si beau livre, c’est justement cet art qu’a développé Grégor pour raconter des vies communes et qu’il applique ici aux ombres-souvenirs de son père et de son ami assassin. Traiter son père comme un être de fiction : c’est le sujet de la psychanalyse en général mais surtout de ce roman trace qui va débusquer à travers des rencontres la vérité (autant dire qu’il ne la trouvera pas) d’un personnage quasi historique de troisième zone qui se trouve être le père de l’auteur. Grégor le trouve (son père) quelque part entre lui et l’étrange relation qu’il entretient avec un type chargé de l’éliminer dans les années 80 (on n’en dit pas plus) à la suite de la publication d’un livre enquête gênant sur les Affaires africaines. Grégor était adolescent à l’époque. En retrouvant à rebours les protagonistes de l’histoire, il fait sauter quelques verrous personnels et réussit à s’auto éclairer dans un mouvement assez audacieux. Comme toujours, le style est clair, presque neutre, et l’économie de moyens remarquable. Il faudrait qu’un jour quelqu’un s’en aperçoive. Grégor fait partie des écrivains qu’à peu près tout le monde respecte mais dont on ne fait pas assez de cas.

Will Self - Le piéton de Hollywood
En aparté d’une interview qu’il nous accordait, Will Self, qu’on raccompagnait à la gare, nous confia qu’il ressentait de la part de son éditeur et de lui-même une certaine pression. Pression de livrer comme une Nothomb des familles un livre par an quasiment pour faire bouillir la marmite. Ce n’est pas le terme qu’il employa ce jour là. Il ne s’agissait pas tant de gagner de l’argent que de mériter vraiment son statut d’écrivain en travaillant constamment et en ne s’endormant jamais sur ses lauriers. Will Self est une sorte d’artisan qui s’il quitte un jour sa table de travail sait qu’il n’y reviendra pas. Il y a des chaînes qu’il ne vaut mieux pas essayer de couper. Le piéton de Hollywood est une livraison annuelle qui se situe un cran en dessous du Livre de Dave et du futur Umbrella, sorti cette année en Angleterre. Ces deux livres là sont décisifs, Le piéton (comme No smoking avant lui) l’est un peu moins, même s’il amorce la réflexion sur le Umbrella dont on aura le temps de reparler. Le roman (composé de 3 novellas, forme un peu bâtarde que les Français n’aiment) est un double hommage à la psychogéographie (à laquelle Self a consacré deux recueils magnifiques illustrés par Ralph Steadman) et à son maître disparu JG Ballard. D’aucuns diront, parce que "l’action" se passe à Hollywood que Self parle aussi du cinéma, ce qui est tout sauf faux dans la mesure où c’est le sujet du livre mais ce n’est pas tout à fait vrai. Self ne parle que du devenir de la civilisation et de sa folie furieuse. La déambulation à pied lui sert de catalyseur pour révéler ce que Ballard n’a cessé de dire : rien ne tourne rond et chaque homme tient un couteau pointé contre son voisin. Il y a des pages insensées dans ce livre, des obsessions (pour les nains) qui valent le déplacement. Self est à son meilleur avec des blagues, des expressions qui fusent et des intuitions fantastiques absolument bluffantes. Il manque juste un peu de la beauté systémique de ces chefs d’œuvre, un peu de tenue dans les enchaînements qui minorent le sentiment général laissé par ce bel ouvrage. Ceci dit, on peut aussi considérer que cela relevant de la théorie de la démence, les trous sont là parce qu’ils doivent y être. Est-ce que le cinéma est mort ? Et qui l’a tué ? Ca fait quarante ans que Delon fait son beurre là-dessus. Pas la peine de vous dire que Self n’a pas de réponse. Comme Ballard avant lui, il pose des questions sur la contamination du monde par la fiction et la représentation de la violence. Il n’y a jamais qu’un thème par auteur et il y en a qui ont du bol d’avoir tiré le bon. Chaque livre de Will Self est à lire, cela ne se discute même pas.

Joël Dicker - La vérité sur l’affaire Harry Québert
Ce n’est pas par fainéantise mais on a décidé de ne pas dire grand-chose sur ce livre si ce n’est de le recommander. Joël Dicker est un écrivain suisse dont on n’avait rien lu. Cette Vérité sur l’affaire Harry Québert nous a tout bonnement enchanté sur le fond et la forme. C’est un beau roman américain qui mêle des éléments personnels, une réflexion sur la littérature (c’est l’histoire d’un best-seller) et un portrait (déjà lu, mais toujours saisissant) de l’Amérique, au travers de l’évocation d’un fait divers. On y trouve des culs serrés, de la violence, une femme enfant qui agit en sauvageonne sexy et consumériste. Le livre de Dicker sent le souffre et le désespoir. Ses traces américaines sont colorées et un brin nostalgiques. Les mondes s’opposent à l’ancienne entre une jeunesse sauvage et inviolée et un âge adulte concupiscent et sans repères. Tout ce que propose Dicker tient dans notre représentation mentale de l’Amérique, du sexe, de l’enfance, de la consommation, si bien qu’on s’amuse d’assister à un drame, écrit par un autre, qui finalement semble se jouer en permanence à l’intérieur de notre tête. C’est cette manière de venir retourner nos couches d’images et de polaroïds qui est si plaisante à lire et à découvrir, comme si le roman s’amusait à jouer avec nos représentations à la manière du cinéma de feu Chris Marker. On en a déjà trop dit. Ce livre, sorti il y a un bail, pour le coup, est une excellente affaire.

Enrique Vila-Matas - Air de Dylan
C’est toujours ennuyeux de parler d’Enrique Vila-Matas parce qu’on n’a pas lu le quart de ses livres. Il nous en arrive régulièrement un dans les mains qu’on ne peut plus lâcher et sur lequel on s’émerveille quasiment à chaque coup. Air de Dylan ne fait pas exception. Le romancier espagnol y entre par un coup de génie qui soutient toute cette affaire : un jeune homme se consacre à une œuvre monumentale qui consiste à collectionner tout ce qui a trait à l’échec humain. Œuvres ratés, faillites, dégringolades, réduire sa vie à collecter les signes d’effondrement est un travail monstrueux et évidemment voué à l’échec. Le jeune Vilnius Lancastre se trouve être le fils d’un intellectuel célèbre (et glorieux), ce qui donne (dans une conférence sur l’échec qui reste le grand moment de bravoure du livre – juste après la mort du père) au livre des airs (pleinement assumés) de variation sur Hamlet. Le fils loser peut-il faire aussi mal que son père ? Vilnius lui fauche sa nana/maîtresse et va poinçonner son ticket au club des amis de son père. Le reste est extrêmement difficile à raconter mais Vila-Matas fait fonctionner son récit d’une façon brillante et qui ne se dément pas tout du long. Pourquoi Dylan alors ? Ah oui, tout simplement parce que Vilnius a de faux airs de Dylan jeune. Cela n’apporte pas grand-chose mais ce sont justement ces trucs qui n’apportent rien qui font la saveur du tout. Ce n’est pas Philippe Delerm qui dira le contraire. Il ne faut pas oublier qu’on est ici en territoire hispanique et que les chefs d’œuvre ne s’écrivent pas dans le même idiome. Un brin baroque et désordonné pour les français, cet Air de Dylan est une divine surprise, un roman de traîne savates qui fait plaisir à lire.

Illustration de Une : Un portrait de l'écrivain américain Mark Twain, photographié par A. F. Bradley à New York en 1907
Par Benjamin Berton