Rentrée littéraire 2012 : 5 romans féminins incontournables

01/10/2012 - 16h55
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Chaque année c'est la même rengaine : la rentrée littéraire présente une sélection de livres écrits majoritairement par des romanciers masculins. L’année 2012 se démarque en offrant un plus large panorama de l’écriture au féminin avec pas moins de 5 romans incontournables, majoritairement écrits par de jeunes talents (exception faite d’une auteure mythique et largement reconnue). Retrouvez notre sélection garantie sans têtes de gondoles.

Ouste les AngotNothomb et consort qui squattent depuis de trop nombreuses années (et pour notre plus grand ennui) la rentrée littéraire ! Côté féminin, la cuvée 2012 a  proposé en effet de bien belles surprises, ce n’est pas du côté des "porte-paroles" de la "pensée française" (exception faite d’un auteur) qu’il faut les chercher. Une fois n’est pas coutume, si les nouvelles auteures au féminin sont majoritairement anglo-saxonnes, ces femmes partagent également de nombreux point commun : un sens aigu du désordre, un certain goût pour l’émerveillement et la magie au quotidien, une lucidité crue et beaucoup de sens critique. La littérature, comme la musique, voit sa part féminine de plus en plus nettement mise en valeur. Et, en l’occurrence, la rentrée littéraire 2012 aura été une année faste, voire même exemplaire ! La preuve en 5 romans incontournables :


Claire Vaye Watkins, Nevada : L’ouest fantôme

Dans un style volontiers elliptique qui n’est pas sans rappeler parfois son alter égo californien (également son ainée d’une quarantaine d’année) Joan Didion, ou encore, côté "mec", Don Delillo, Claire Vaye Watkins règle sèchement ses comptes avec une région qu’elle connaît bien, et où elle a grandit, murit, souffert, en un mot apprit : le Nevada. Chez elle, Las Vegas n’est qu’une flaque brillante au loin. Un non-lieu aveuglant. Ses attirances vont plutôt au désert et aux zones désolées qui font si clairement écho à la désespérance de ses personnages. Watkins cultive une qualité d’écriture qui est en parfaite conjonction avec son environnement : aride, mais souvent stupéfiant aussi, à l’image de cette région trop grande pour l’être humain. Le Nevada de Claire Vaye Watkins est un lieu inhospitalier où se joue pourtant, au quotidien, tous les petits drames qui font – et parfois défont – une vie humaine. Si ces récits sont aussi emprunt de troubles, ces certainement aussi parce qu’elle porte un lourd héritage. L’auteure n’est ni plus ni moins que la fille du bras droit de Charles Manson, le gourou hippie meurtrier qui commandita en 1969 la tuerie qui mit fin aux jours de Sharon Tate, alors épouse de Roman Polanski, et de tous les habitants du 10050 Cielo Drive, Benedict Canyon, Los Angeles . Cela expliquera sans doute la récurrence des fantômes – réels ou issus de l’imagination des personnages, qui hantent ses pages.

Claire Vaye Watkins - Nevada (Calmann-Lévy)

 


Karen Russell, Swamplandia : La Floride ensorcelée

Révélée avec ce premier roman comme une conteuse hors-paire, Karen Russell est de ces auteures qui enchantent par la description précise autant  que fantasmatique d’un lieu et des évènements qui s’y déroulent. En l’occurrence ici Swamplandia, parc d’attraction quelque peu décati, pour lequel toute une famille se bagarre afin de mener l’entreprise à bien et garder la tête hors de l’eau (pas facile, surtout quand on sait que le modeste parc de loisir se situe à des kilomètres de la côté de Floride, sur une des multiples îles qui parsèment la région). L’histoire, contée du point de vue de la fille cadette, va bien évidemment lentement basculer, et comme le personnage principal le souligne dés les premières pages, le récit peut-être résumé en deux mots très simple :la chute ! Magique, cet épais roman de presque 500 pages est donc une tragédie, mais aussi un livre initiatique et une ode enthousiaste à la Floride, cette région pas tout à fait encore pourrie par tout ce que l’humanité compte de folie, d’instinct de mort et d’autodestruction. Car plus encore que la fin de Swamplandia, Karen Russell raconte ici aussi, la lente disparition d’un écosystème, avec ses sauriens géants, anachronisme vivants qui résistèrent plus de 180 millions d’années, sa nature sauvage et indomptée et enfin d’une part de ce que nous sommes, de notre histoire, à tous.Swamplandia, enfin, mérite vraiment qu’on s’y arrête, d’autant que son auteur peu se vanter d’avoir été au coude à coude avec Denis Johnson et David Foster Wallace, deux géants (ou un géant et un ex-géant) de la littérature américaine contemporaine, pour l’obtention du prix Pulitzer 2012.

Karen Russell - Swamplandia (Albin Michel)

 


Emmanuelle Pireyre, Féerie générale : Magie du quotidien

Le titre de ce troisième livre d’Emmanuelle Pireyre dit tout - et rien en même temps ! Drôle de roman d’une drôle de fille en forme de réflexion – parfois absurde – sur notre monde occidentale en folie,Féerie généralese lit comme une radiographie subjective, et surréaliste, de l’humanité au XXIe siècle. Construit autour d’emprunts divers trouvés sur les réseaux, le web, les forums, pastichant les discours publicitaires, sociologiques ou encore politiques, avec leur cohorte de clichés,Féerie générales’attache à reproduire le flux d’information constant qui nous assaille de toute part sans jamais tarir, troublant notre concentration et notre équilibre, sans pour autant nous dire réellement quelque chose. C’est certainement pourquoi cette jeune auteure née en 1969 et déjà à l’origine de deux romans publiés chez Maurice Nadeau, Congélations et décongélations et autres traitements appliqués aux circonstances ( Prix Missives 1999) et Mes vêtements ne sont pas des draps de lit, a choisi l’approche de textes fragmentés plus proche d’une suite de nouvelles que du véritable roman, mais connectant l’ensemble en une vasque fresque un peu folle, et terriblement fascinante. A sa manière compliquée,Féerie généralepose aussi une importante question : comment écrire "comme avant" à l’heure d’internet et des médias omniprésents ? Un démarche qui ne se situe pas loin de la philosophie et qui n’étonnera pas quand on sait que la jeune femme donne des cours d’écriture à des danseurs, joue la comédie pour Olivier Bosson, collabore à des projets pluridisciplinaires qui transportent l’écriture en d’autres lieux, flirtant avec la musique, la théorie et la radio. Son dernier livre, de portée philosophique, est donc une réflexion drôle et érudite sur la subjectivité du monde et l'objectivité de la vie réelle, l'opposition entre les capacités d'évasion infinie de l'esprit et la réalité sur connectée que nous connaissons.

Emmanuelle Pireyre - Féerie générale (Éditions de l’Olivier)

 


Jennifer Egan, Qu’avons-nous fait de nos rêves ? : L’intransigeante

Avec sa prose aussi volontiers ironique et mordante que parfois magnanime, l’Américaine Jennifer Egan nous fait revisiter les années punk aux Etats-Unis, des années 1970 aux 2000, s’attachant au parcours d’une petite dizaine de personnages émouvants dans leur réalité, qui tous passeront de l’idéalisme survolté d’une génération dont le slogan était (et ça n’est pas le moindre des paradoxes que souligne ce roman) "No Future", au reniement de ces mêmes valeurs et au concessions obligatoires de l’âge adulte. Raconté en dehors de toute chronologie, Qu’avons-nous fait de nos rêves ? offre un patchwork temporel qui doit beaucoup aux canons – désormais classiques - du roman postmoderne, et vaut surtout pour sa galerie de personnages réjouissants. Parmi eux, on trouve un producteur quadragénaire qui saupoudre son café d'or pur pour soutenir sa libido, un groupe de jeunes punks contemporains, les Flaming Dildos, Rhea, une adolescente complexée désireuse de devenir une "vraie" punk et un autre producteur, cocaïnomane celui-là (inévitablement). Il y a aussi un cleptomane, un escroc du rock, et beaucoup d’autres figures qui forment cette ronde mélancolique en forme de méditation sur le temps qui passe. En filigrane – c’est aussi le grand thème de cette rentrée – internet et ces effets amusants sur la notoriété : du come back de rock star vieillissante ou méconnues (et qui méritent de l’être), à l’exploitation de la nostalgie par les escrocs en tous genre, en passant par l’adhésion inconditionnelle d’une génération en manque de repères et d’idoles "authentiques", Egan, dans son roman, tire à vue sur le média roi des années 2000 tout en n’épargnant pas les vieilles gloires déconfites et dégonflées qui n’ont pas su rebondir. Autant le dire brutalement : parfaitement jouissif !

Jennifer Egan -Qu’avons-nous fait de nos rêves ? (Stock)


Toni Morrison, Home : le retour aux sources

Retour discret d’une grande dame de la littérature US en cette rentrée 2012. Home n’est certes pas le plus grand roman de cette auteure estimable (qu’il s’agisse de sa portée ou de son épaisseur) mais c’est pourtant l’un de ses plus beaux textes. Home est un double retour aux sources pour cette dame du sud : celui de son personnage, Franck, jeune vétéran de la guerre de Corée qui fuit un matin d’hiver, l’hôpital psychiatrique de Seattle dans lequel il est enfermé depuis son retour. Franck veut rejoindre sa ville natale, Atlanta, dans le sud, et surtout, sauver sa jeune sœur abandonnée depuis son départ en Corée et asservie par un docteur tout sauf compatissant. C’est aussi celui de Toni Morrison, toujours au chevet des laissés pour compte de son pays natal, le Sud profond des Etats-Unis. On retrouve dans Home tout ce qui fait l’art de Morrison, sa manière de raconter l’histoire des Afro-Américains à travers une saga familiale exemplaire, son empathie pour l’humanité, ses talents de conteuse et les images qu’elle sait faire naître. A travers l’errance de deux jeunes noirs perdus dans l’Amérique de la guerre froide, Morrison rejoue les combats des années Kennedy/Luther King et reprend à son compte une bonne part de l’histoire de son peuple. Concentré sur un peu plus de 150 pages, ce roman, certainement son plus court à ce jour, et aussi l’un des plus marquant. Il s’impose comme un cri, lancé vers celui qui incarne aujourd’hui l’espoir des Afro-américains, le président Barack Obama, qui a décoré ce grand écrivain américain de la Presidential Medal of Freedom, équivalent de notre prestigieuse Legion d’honneur. Avec Home, Morrison rappelle au plus grand homme de la nation que tout reste à faire en matière de justice, d’éducation et de rappel de l’histoire. Espérons qu’elle sera entendue.

Toni Morrison - Home (Christian Bourgois)

Par Maxence Grugier
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Anonyme | le 02/10/2012 à 02h07 | Signaler un abus
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