
Les voilà qui se pressent déjà, les uns après les autres, par paquets de 2 ou 3 selon les livraisons, depuis quelques semaines. Les 600 et quelques nouveaux ouvrages de cette rentrée littéraire 2010 (record du genre, nous annonce-t-on cette année, et la crise, et la sinistrose, et les jeux vidéos ?) tapent à ma porte, volent, t-g-vètent, glissent à dos ou à vélo de facteurs, en chronopost, habillés pour l'été ou encore en habits d'épreuves (collés, agrafés, parfois juste massicotés à la va-vite) pour tenter d'être lus. Tous les samedis matins, ils me dérangent entre 8H et 10H, alors que je m'éveille, et se jettent à mes papiers en criant : lis moi, chronique moi, considère moi. Les gens ne se mobiliseront pas pour plaindre les critiques qui reçoivent des montagnes de livres. Ils ont raison. C'est le boulot. Si on fait ce "travail"-là, c'est aussi pour cela, avoir les livres à l'oeil, pouvoir tous les posséder avant de les remiser dans un coin de l'appartement et puis de les déloger, dix par dix, comme des rats en les bradant dans les échoppes d'occasion. En attendant, ils nous envahissent et il y a dans cette invasion une tristesse et un sens de la dramaturgie immense. Les couvertures sont là : colorées ou sobres, avec ou sans bandeau, dédicace de l'auteur ou non, mot sympa, appel au secours.
Certains auteurs ont bien conscience qu'ils sont peu de choses "Parmi les 613 romans, qu'est-ce qui pourrait vous décider à lire celui-ci", écrit l'un. Rien, désolé. Qu'est-ce qui fait qu'on lira celui-là et pas un autre ? Sa bonne tronche. Le fait qu'on connaisse déjà l'auteur, qu'on le suive. Le fait qu'il soit célèbre, renommé, qu'on soit tenu (par la concurrence, la pression, le bouche à oreille) d'en parler pour faire bien, parce qu'on ne comprendrait pas qu'on en parle pas. Ces pauvres livres souffrent le martyre. Ils se pressent du coude pour passer en premier et nous n'en avons pas grand chose à faire il faut l'avouer. D'après les couleurs que s'est données le site pour l'été et d'après ce qu'on lit partout, tout le monde n'aura d'yeux que pour un seul livre, cette , discuté et fantasmé partout sans que personne n'en ait entendu parler. Pour les autres, il n'y aura guère qu'indifférence. Certains récolteront un prix. La plupart n'auront pas plus de quelques centaines de lecteurs. Le drame de ces livres de saison est inscrit dans leurs gènes : comment quelque chose qui a tant compté pour son auteur (un an de vie, de sueur, plusieurs années parfois, un rêve à l'état brut) peut-il se retrouver sur un étal et n'inspirer ainsi que la négligence et le mépris. La souffrance du livre qui sonne à votre porte à la rentrée est tragique parce qu'elle porte sur elle le sacrifice de son auteur. Comment l'acte unique s'il en est (l'écriture d'un roman) peut-il se changer par exposition publique en un tel fiasco ? Comment peut-on condamner autant et si vite ?
En cette rentrée littéraire et pour le moment, je n'ai pas le déclic. Je reçois les livres et les empile. Etrangement (cela me prend au plus mauvais moment), je n'ai pas envie de lire et surtout pas de lire vite. A défaut d'atteindre un certain niveau de productivité (un livre par jour au minimum), autant laisser tomber. Pourquoi celui-ci plus que celui-là ? Trop chaud, pas d'enthousiasme. Tiens, on m'a envoyé celui-ci en double. Celui-là, aucune chance : avec une 4ème de couv aussi nul, il peut aller se brûler tout seul. Un livre écrit par Billy Corgan des Smashing Pumpkins. Et puis quoi encore ! Tous les coups sont permis pour ne pas les lire, pour les ignorer. Houellebecq, laisse-moi rire. Je pourrais le critiquer sans le lire. Il me suffira de pomper à droite à gauche. Will Self, Bret Easton Ellis. J'ai triché, c'est déjà fait. Et alors ? Il ne suffit pas de partir à point, il faut aussi arriver en avance sur tout le monde. Et puis quoi d'autre ?
Manque de bol, j'ai entrepris un programme de relecture assez chargé qui m'a amené du côté de chez John Wyndham, à des années lumière de l'actualité, Jizzle, A Plan For Chaos (une histoire de clones nazis tout à fait imbécile). C'est moche mais c'est autant de livres tous frais qui passent à la trappe. Les autres sont à peine pressés qu'ils se retrouvent dans mon congélateur géant, au pied du lit, sur le parquet. Je les entends qui plient sous le poids des piles et lentement mais sûrement, empreintent le bois, fossiles déjà, gravant les fibres de leurs mots perdus. Ceux qui découvriront le parquet de ma chambre dans des milliers d'années pourront y lire, s'ils disposent d'outils assez précieux, des dizaines d'ouvrages empilés en incunables, marqués "jamais lus", SERVICE DE PRESSE, rentrée 2008, 2009, 2010 et suivantes. Quelle misère.