
1. Dire du mal d'un roman très attendu
Cette année, faites comme people_restrictif]Tahar Ben Jelloun[/people] (ok, il est juré [Goncourt->http://www.fluctuat.net/5432-Prix-Goncourt]) et dites que {[La Carte et le Territoire} de michel houellebecq est pourri. Ça vous donne une contenance et ça laisse entendre que vous l'avez déjà lu, même si vous refusez d'en parler avant sa sortie. "{Houellebecq} (air pincé), {ce n'est pas un grand cru. Mais c'est intéressant.}" Observez la réaction dans l'oeil de votre interlocuteur. Il sait désormais que vous êtes un initié. Ne vous ridiculisez pas à faire la même chose avec des écrivains obscurs comme amélie nothomb ou philippe forest, voire même virginie despentes. Celui qu'il faut dénigrer cette année, c'est MH et personne d'autre.
2. Se plaindre du nombre de romans publiés chaque année
Degré zéro du cool mais tout le monde le fait et c'est un must pour qui travaille dans l'industrie du livre. Trop de livres, 90% qui ne mériteraient pas d'être publiés. Avancez des chiffres très précis, on vous donne ceux de {Livres Hebdo} : 701 romans (n'oubliez pas le « 1 ») en 2010 contre 659 l'année ("{ils ont osé faire plus}"). 13 titres tirés à plus de 50.000 exemplaires. Ça en fait du papier mâché. Et puis ce piston et ces fils de qui écrivent, c'est vraiment n'importe quoi. L'affaire [people_restrictif=eric woerth]Woerth[/people_restrictrif] à côté de ce qui se passe dans le milieu du livre, ce n'est rien. Si vous voulez vraiment briller, prétendez que les grandes maisons d'édition lancent les livres sans les soutenir par facilité et croient en la sélection naturelle par le gadin. La technique a un nom anglais et un équivalent "{le plouf ça coule}". Quand ça flotte, c'est que le livre a marché.
3. Mettre en avant un vieux roman qui ne fait pas partie de la rentrée
Trouvez-vous un vieux livre, un truc décalé et hors du temps et présentez-le à vos amis en disant : "{moi, je lis ça}" (insistez sur le "moi"), autrement dit, "{la rentrée, je ne mange pas de ce pain. Je suis au-dessus de tout ça}". Détachement, cool attitude, goûts obscurs. Cela renforcera votre sex appeal. Le must, pour vraiment avoir l'air encore plus au-dessus, c'est même de sortir un livre en VO. {
et préférer ne rien commencer d'autre avant d'en avoir fini avec lui.
4. Prétendre que la course aux prix ne vous intéresse pas
Là encore, un classique de l'époque. Prix corrompus, jurés trop vieux, sélections pipées et arrangements de boutiquiers. Les valeurs sûres méritent d'être reprises chaque année. Vous êtes un esthète et croyez en l'art pour l'art ou pour le plaisir. Quelle absurdité, ces classements, ces listes, ces hiérarchies. Attention néanmoins à ne pas trop vous enflammer sur la spécificité de la littérature qui échapperait à la hiérarchisation ou à la compétition : vous risqueriez de passer pour un bobo ou un étudiant en lettres classiques, et ça, c'est tout sauf cool. Pensez toujours à avoir une attitude supérieure, comme si vous n'aviez aucun intérêt à savoir qui décrochera le sésame cette année, mais tout en laissant entendre que vous avez des informations de première main sur le sujet. Reprenez par exemple à votre compte les arguments de ceux qui
que Houellebecq décrochera cette fois le Goncourt.
5. Dénigrer la piètre qualité des premiers romans
Hé oui, tapez sur la jeunesse, tout le monde le fait, et comme vous avez déjà épinglé les stars (voir 1.), il faut que tout le monde en profite. Ce qui est bien quand on dénigre les premiers romans, c'est qu'on a très souvent raison et que personne n'est là pour vous contredire car le premier roman, personne n'en a jamais entendu parler par définition. Souvent, la rentrée en isole un ou deux pour louer leurs qualités. À partir de ce moment-là, dire que l'individu a du talent mais qu'il faudra le revoir et enfoncer les autres en les vouant à l'oubli éternel. Insistez sur leurs piètres qualités d'écriture, leur style. Cette année, vous pouvez par exemple défendre sans trop de risques {
} de Violaine Schwartz). "{Du sang neuf ? Bof.}"
6. Trouver un thème fédérateur qui donne un sens et une "couleur" à l'événement
L'année en cours doit nécessairement se démarquer de l'année précédente. C'est une règle sans laquelle il ne saurait y avoir de mode ou d'événément périodique. Prenez deux livres et accouplez-les pour créer un thème. Prétendez que cette rentrée est très... politique, amorce un retour du corps, un retour de l'aventure, parle de la modernité, n'importe quelle ânerie fera l'affaire si elle n'a pas trop été utilisée l'année précédente du moins. Pour cette rentrée, vous pourrez fourrer ensemble trois-quatre auteurs qui parlent de la vie dure au travail : Nathalie Kuperman ({
} d'Ali Smith).
7. Affirmer que la véritable richesse de la rentrée vient des romanciers étrangers
Ce n'est généralement pas le plus difficile à faire car "{la véritable richesse de la rentrée se trouve souvent VRAIMENT chez les romanciers étrangers}". L'année 2010 ne fait pas exception avec Will Self et son livre parfait ({
entre William Vollmann et Tom Robbins".
8. Démontrer que les grandes maisons d'édition ont perdu leur mojo...
... et qu'il faut aller vers le confidentiel et l'indépendant : trouver un éditeur suisse, une maison d'édition obscure et en récupérer tous les romans (c'est souvent facile, comme personne ne les demande, ils vous les envoient volontiers). Prétendre que cette maison d'édition a une ligne incroyable. Nous, on vote pour Zanzibar, "{éditeur de littérature, fictions, romans & nouvelles, polar, Americana, poésie & rock'n'roll}", qui nous ont déjà régalé de l'inattendu {
} de Raphael Aloysius Lafferty, auteur de SF américain, grand styliste et grand conteur, mais dont les oeuvres sont tombées dans l'oubli.
9. Arrêter de lire pendant 2 mois en signe de protestation dandy
C'est évidemment très con et surtout suicidaire si vous êtes un professionnel (vous risquez le licenciement) mais cela a une forme de panache débile que les dandies apprécient. De toute façon, vous pouvez prétendre que vous ne lisez pas et lire quand même. C'est ça qui est bien, personne n'y verra que du feu. Attention à ne pas faire trop dans la théâtralité. La cool attitude se doit d'éviter la prétention et l'ostentation.
10. Regretter que votre auteur favori ne publie rien cette année
C'est évidemment plus simple et un presque marronnier des années sans Houellebecq que de regretter que le bon Michel ne fasse pas le spectacle ou l'actualité. Quand Houellebecq est de la partie, le jeu est moins facile et on peut toujours tenter de regretter que cette année, james graham ballard n'ait livré aucun roman. Et pour cause : il est mort.
Bonus : proclamer le retour du grand roman français
Et voilà la dernière grande affaire, le truc qui marche à tous les coups depuis 10 ans : prétendez qu'on en a fini avec le Nouveau Roman (ça fait 20 ans) et que la littérature française revient au storytelling, à l'aventure, au roman vraiment romanesque. Avec cet artifice, Mathias Enard a fait son beurre et peut s'imposer en figure du roman français qui circule. Le titre qu'il a choisi dit tout : {
}. Si vous dites cela très sérieusement : "{ce qui frappe cette année, c'est qu'il y a moins de nombrilisme que les précédentes. Les romans sont sociaux, les romans sont réalistes et puis il y a de l'écriture}", (ne riez pas), sûr que vous aurez l'air cool.