
La correspondance se perd. Les gens s'écrivent moins, se téléphonent, se mailent, se voient, se facebookent, chattent, mais ne s'écrivent plus ou alors pas spontanément. La correspondance entre Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy est à cet égard assez symptomatique de ce qui se passe désormais. Croyez-vous que ces deux là se seraient écrits si on ne leur avait suggéré une parution à grand renfort de publicité ?
Est-il encore possible que des écrivains jeunes et modernes s'écrivent comme de vieilles personnes, que des amants s'envoient des missives enflammées, scellées par un baiser au musc alors qu'ils communiquent 2 ou 300 fois par jour par SMS, que des amis se racontent leur vie en lettres alors qu'ils sont à portée de TGV ou d'avions et parviennent, par la grâce des transports modernes, à se voir tous les 3 ou 6 mois ? La Poste a beau défendre son petit périmètre avant privatisation : le nombre de lettres "personnelles" envoyées chaque année est en chute libre sur le marché intérieur. Josiane écrit encore à sa fille en Australie mais préfère finalement la skyper tous les vendredis soir. On se raccroche aux branches : les cartes postales survivent, mais les lettres plongent au point qu'à ce train, il est tout à fait probable qu'en 2092 approximativement, quelqu'un sera amené à écrire la dernière lettre entre deux individus consentants et non rémunérés.
La date de 2092 n'est pas choisie au hasard. Si l'on considère que les personnes nées en 1990 n'ont plus AUCUNE MOTIVATION pour écrire et peuvent être assimilées à la première génération qui a structurellement abandonné ce mode de communication, il est assez vraisemblable qu'en 2092, soit 102 ans après la naissance de ces personnes (l'espérance de vie sera alors de 98 ans), plus aucun survivant des générations antérieures ne trouvera quelqu'un pour échanger ou nouer une relation épistolaire avec lui. Qui écrira donc la dernière lettre parmi les dernières lettres ?
Qui enverra la dernière missive traditionnelle ? Le jeu de devinettes est ouvert : y aura-t-il un revival épistolaire aux alentours des années 2060 qui amènera certains étudiants des beaux quartiers à s'écrire comme "dans le temps" ? Un commercial essaiera-t-il de refourguer aux nostalgiques des années 1980, un "kit épistolaire" qui permettra pendant quelques temps à de jeunes érudits d'échanger à l'ancienne ? Y aura-t-il un musée des relations épistolaires où on pourrait venir voir des courriers administratifs, des lettres d'amour de gens célèbres, ou des listes de courses ? Quelques snobs feront-ils survivre cette tradition séculaire dans des cercles fermés de fétichistes type Amateurs de lettres érotiques ? Les éditeurs publieront-ils à la place des correspondances sponsorisées les emails des écrivains ou acteurs célèbres ?
L'avenir est assez difficile à entrevoir. On peut juste espérer que la dernière lettre sera une belle lettre, une lettre d'amour, écrite par un enfant à sa mère, par un prisonnier communiste sarkozyste avant la fusillade, par un homme à un autre homme, une femme à une femme, une lettre de confession ou une lettre de grand déballage sentimental, une lettre d'ami, une lettre avec des secrets de famille à tomber raide mort, une lettre courte ou longue, une lettre en lettres de sable ou de farine, de sang ou de coquille d'oeuf, une lettre gauffrée ou chiffon, une vraie lettre banale et irremplaçable comme les centaines de milliers qui l'auront précédée.