Quand Studs Terkel faisait parler le Chicago des années 60

27/04/2011 - 12h23
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Comment raconter l'Histoire d'un pays avec justesse et humanité ? En allant, par exemple, interroger directement les gens qui la font, cette Histoire : des hommes et des femmes du hasard, de l'ado au vieillard, venus de différents milieux sociaux. C'est la méthode qu'employa Studs Terkel, journaliste né en 1912, qui entreprit, dans les années 60, de retracer une grande histoire orale des Etats-Unis. Les éditions Amsterdam, qui comptent déjà dans leur catalogue plusieurs ouvrages de Terkel (, et ), publient ce mois-ci , premier volet du grand cycle des Histoires orales (première édition en 1967).

 

1965. Armé de son enregistreur, Terkel part à la rencontre des habitants de Chicago, ville marquée par la corruption et les inégalités sociales. Ses interlocuteurs, c'est donc sur Division Street qu'il les trouve, cette artère "qui symbolise pour lui les divisions politiques, sociales et culturelles de l'Amérique". Avec les gens rencontrés au fil de ses errances - dans les bars, les rues, les taxis - Terkel parle de tout : du Vietnam, du communisme, du racisme, de la pauvreté, de l'immobilier, mettant souvent à jour le mal-être et la peur qui hante le peuple américain. A travers les nombreux entretiens soigneusement retranscris par Terkel, c'est la "bande originale" de toute une époque qui se rejoue, portée par des voix inquiétées, discordantes, agressives ou plus apaisées.

 

Il y a Gene Willis, 27 ans. Il est barman et parle de ses clients. Au cours d'un second entretien, il est devenu propriétaire de son propre bistrot. "Il y a encore un tas de choses que j'ai envie de faire. Je voudrais me lancer dans l'immobilier pour de vrai et acheter plus de trucs. Mais ça prend du temps et je suis encore jeune. Acheter deux immeubles d'habitation et faire raquer... comme pour le reste."

 

Carlos Alvarez, 33 ans. Immigré porto-ricain, aujourd'hui veilleur de nuit dans un musée. Il raconte comment des policiers se sont acharnés sur lui sans raison. "Si on fait quelque chose de mal, bon, c'est normal que la police fasse ce qu'elle doit faire et ce que les lois lui disent de faire. Mais quand quelqu'un sort tranquillement de son travail, s'occupe seulement de ce qui le regarde, alors pourquoi la police le tabasse sans aucune raison ? Je pense que la police se comporte très très mal."

 

Diane Romano, 35 ans. Fervente catholique, elle élève seule ses six enfants, dans un quartier à prédominance italienne, situé près d'un quartier noir. "On ne dit jamais 'nègre' à la maison, je ne l'ai jamais permis. Je ne sais pas si mon aîné est en train de tester mon autorité. Je sais en tout cas qu'il doit agir comme ses camarades.(...) Je suis autant navrée pour les Blancs qui ont peur que pour les pauvres gens de couleur qui n'ont quasiment aucune chance dans cette ville."

 

Ed Criado, 87 ans. Il est retraité depuis dix ans. Il a perdu deux doigts au cours d'un accident du travail. Il fume toujours le cigare. Depuis l'âge de 7 ans. "Quand je me suis mis à la retraite, j'avais près de huit mille dollars à la banque. Bon, j'ai pensé, ça suffira, puisque j'ai soixante-dix-sept ans. Je ne vivrai pas plus de cinq ou six ans. Eh bien, en dix ans, c'est tombé à six cents dollars. Entre la maladie que j'ai eu et celle de ma femme, ça ne va plus du tout."

 

Ces courtes citations ne pourraient pas donner l'idée de la richesse de Division Street, dans lequel pas moins de soixante-dix entretiens sont classés par catégories : les propriétaires, les fées du logis, les retraités, les enseignants, les prosélytes, les héritiers, etc. Mais elles témoignent du travail original de Terkel qui, basé sur la spontanéité et la volonté de saisir quelques bribes d'existences anonymes, se rapproche des oeuvres de plus grands photographes, de Walker Evans à Robert Frank.

 

Stud Terkel, Division Street : genèse d'une histoire orale des Etats-Unis, éditions Amsterdam, 2011.

 

Voir aussi :La chronique de l'adaptation graphique de Working L'actu de la photographie sur le blog arts

 

Par Céline Ngi
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