Pourquoi nous avons faim

30/03/2007 - 18h12
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Pourquoi nous avons faim

 

Le premier ouvrage de Dave Eggers s'appelait Une oeuvre déchirante d'un génie renversant et ce titre contenait ce qui fait le talent et les limites de cet auteur américain : ego surdimensionné, écriture effectivement brillante et bouleversante, abus pénible d'ironie post-moderne.Dans ce premier opus, Eggers racontait la vie d'un jeune homme à qui incombe la charge de son petit frère à la mort de ses parents. Toute en retenue émotionnelle, Une oeuvre déchirante était un livre d'amour, et pas seulement fraternel : il s'agissait aussi de ce besoin d'amour insensé que cherche à combler toute une génération dans la production artistique tous azimut ou les castings de télé-réalité -; la tentative du narrateur de participer à The real world donnait d'ailleurs quelques unes des pages les plus drôles du roman. Les possibilités d'identification et un sens aigu de l'air du temps catapultèrent le bonhomme en tête du hit-parade des auteurs les plus choyés par la presse intello : en fondant la revue Mc Sweeney's et une maison d'édition dans la foulée de ce premier succès, Eggers devint le porte-étendard des trentenaires qui ne pratiquent plus l'ironie qu'avec mélancolie. Il y a chez cet homme quelque chose de JD Salinger et je vous jure que c'est vrai.

 

Avec "Pourquoi nous avons faim" , Eggers s'essaie à la nouvelle qu'il connait bien en tant qu'éditeur : (il a publié Jonathan Lettem, Rick Moody, Joyce Carol Oates ou TC Boyle.) Il y est on s'en doute, aussi agaçant qu'à l'accoutumée : une nouvelle intitulée "il y a certaines choses qu'il devrait garder pour lui" est composée de six pages vides....Il y est aussi question d'un homme qui veut monter trois murs avant que sa femme ne rentre. On y parle de la solitude et de la difficulté à éprouver des sentiments vrais. S'il échappe à tout pathos, le livre tourne parfois à la pénible démonstration de création littéraire -; Eggers anime des cours de creative writing à destination d'adolescents en difficulté en même temps qu'il aide des réfugiés politiques, également par l'écriture.Pire : avec ses histoires qui ne racontent pas grand-chose et son accumulation de détails, Eggers ne pourrait être qu'un Philippe Delerm made in San Francisco. Sauf que comme tout bon cours de creative writing, pourquoi nous avons faim trouve son intérêt dans tout ce qui n'y est pas dit, dans cette intervalle qui sépare les têtes à claques surdoués des tacherons pontifiants : le talent.

 

Ca ne tient pas à grand-chose, mais il faut savoir écrire en quatre feuillets l'étrange mélange de plaisir et d'angoisse d'une mère attendant le retour de son fils adolescent; ou réussir, en racontant l'histoire de deux vieux amis qui font l'amour pour la première fois, des phrases aussi bêtasses que celles-ci : "Sommes nous contraints -; peut-être la réponse est-elle oui -; d'accepter tout choix qui ne blessera personne ? On utilise le terme blessé en parlant de ce genre de choses, parce que, lorsque ça se passe mal, on a l'impression d'être frappé au sternum par un énorme animal qui a parcouru des kilomètres uniquement dans ce but". Si les trois lignes précédentes vous laissent de marbre, oubliez cette notule et passez à autre chose.

 

"Pourquoi nous avons faimDave EggersGallimard

 

Par Daniel De Almeida

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