
En rangeant ce qu'il reste de ma bibliothèque (après la naissance de 2 enfants), c'est-à-dire une sorte de All Star Books subjectif et rikiki de ma collection de jadis, je suis retombé, côte à côté, sur deux ouvrages de l'écrivain tchèque Hermann Ungar. Découvert alors que je chassais le déjà méconnu Ernst Weiss, Ungar m'était apparu alors (il y a trois ou quatre ans à peine) comme un possible écrivain culte à chérir dans un cercle intime de connaisseurs aussi étroit/mince qu'un livre d'Amélie Nothomb. Hermann Ungar est une sorte de tchèque qui écrit en allemand. Il est né en 1893 et mort à l'âge de 36 ans d'une crise cardiaque. Bien qu'il ait été admiré par pas mal de grands auteurs de l'époque dont Weiss et Thomas Mann, ce qui n'est tout de même pas rien, Ungar est resté largement méconnu en France (comme beaucoup trop d'écrivains de langue allemande, évidemment).
Son oeuvre est elle-même plutôt mince, eu égard à la brièveté de sa vie, 2 romans et 2 récits, quelques nouvelles, mais toutes assez percutantes pour que l'histoire (tchèque notamment) ait eu envie de se souvenir de lui. Parmi mes relectures de Ungar donc, je n'insisterai que sur le très beau récit qu'a fait Ungar d'une affaire qui avait fait scandale à l'époque : L'Assassinat du Capitaine Hanika. Ceux qui s'apprêtent à lire à la rentrée le gros pavé que consacre le toujours intéressant Régis Jauffret à l'affaire Fritzl (le roman s'appelle Claustria et sortira au Seuil) pourront en guise d'introduction et de cure d'austérité (disons de ligne claire romanesque), aller faire un tour auprès de cet opuscule qui ne dépasse pas les 130 pages et qui est une chronique judiciaire et roomanesque d'une sobriété et d'une concision exemplaire. L'assassinat du capitaine Hanika raconte comment un capitaine s'est mariée avec une jeune fille sexy et a emménagé avec celle-ci et sa mère, avorteuse avide et prostituée de son état. Le capitaine Hanika, à la personnalité trouble de militaire un peu naïf, pro-ordre moral, amoureux fou de sa femme, est d'emblée ici confrontée à une fille brisée par la mauvaise vie de sa mère mais aux sens déchaînés et qui a très bien compris que son physique pourrait lui offrir une vie aisée. Sa mère la prostitue et la fille en redemande, tandis que son couple se barre en sucette. L'affaire elle-même consiste en le meurtre du premier par le cousin de la femme, téléguidé par sa cousine, donc, dont il est amoureux (et sans doute un peu l'avant) et la belle-mère.
Par delà le cas d'espèce, l'art d'Ungar est sur ce texte court à son meilleur : d'une précision et d'une cruauté chabrolienne, dépeignant l'ordre moral de la société d'époque avec une objectivité et une précision insensées. L'écrivain ne prend pas vraiment partie et s'interdit psychologiquement d'aller voir ailleurs et au delà de ce qui est rapporté au tribunal. Aucune outrance, aucune psychologie de bazar, aucune thèse hasardeuse mais du photoréalisme romanesque de première division, un peu Flaubertien sur les bords, en tout cas passionnant et magnifique à lire. Comme les deux femmes sont sulfureuses et suffisamment méchantes pour nous faire frissonner de désir et d'effroi, comme le capitaine est suffisamment bon et en même temps suffisamment rigide pour nous le faire aimer/ détester, on est tout simplement aux anges. Ceux qui ont envie de s'amuser avec des faits divers (Sportes, Pingeot et quelques dizaines d'autres ces temps-ci) feraient ou auraient mieux fait de passer par la case Ungar avant de se prendre pour des démiurges ou des narrateurs omniscients. Il n'y a qu'une manière de rendre ces histoires affreuses et c'est en prenant le recul nécessaire pour créer justement l'effet d'intériorité (disons, l'effet immersif 3D, pour être modernes) qui vous rendra le cas accessible de l'intérieur. Tout le reste n'est que du grand spectacle. Il n'y a rien de pire qu'un écrivain qui se prend pour tous ses personnages et veut les faire penser. Ces marionnettes sont bien meilleures quand elles s'animent toutes seules.