
Une publicité envoyée par le service de presse du groupe Paperblanks m'a rappelé que je possédais suite à divers cadeaux inspirés (mon amie, ma tante et moi-même), au moins 3 carnets de cette marque sur lesquels, pour des raisons que je n'avais jamais explorées, je n'avais jamais écrit le moindre mot (ou alors trop peu). Alors que dixit la marque, Paperblanks lance pour Noël (qu'on imagine propice à ce genre de cadeaux utiles) deux nouvelles lignes : 1) pour les femmes raffinées et amoureuses d'art 2) pour les hommes d'affaires et les jeunes créatifs - bon ok, je suis un homme pas très raffiné entre 2 âges moyennement inspiré, la question se pose de savoir : POURQUOI on n'ose pas écrire dans des carnets trop beaux ? Si l'on regarde le diaporama des manuscrits d'écrivains, on se rend d'ailleurs compte que les meilleurs écrivains (disons la plupart des écrivains importants) 1) ont tous des carnets où ils notent des choses qu'il s'agisse d'idées, de mots, d'éléments documentaires ou de versions bêta de leurs ouvrages 2) que ces carnets ou feuillets sont toujours ou presque toujours des trucs plutôt modestes et pas des machins très chers, riches en enluminures et dorés à l'or fin.
Si l'écrivain de base (il faudrait peut-être faire l'étude sur l'écrivain de droite ou les versaillais) n'utilise pas de carnets type Paperblanks (très très beaux, il faut le rappeler même si on n'écrit pas un publireportage et que tout le monde a envie de posséder) pour travailler c'est tout simplement parce qu'utiliser un carnet aussi classieux pour jeter des idées éparses sur le papier culpabilise énormément. Si les carnets sont trop beaux, on se dit que ce qu'on doit noter dedans doit avoir une certaine tenue, ce qui n'est pas toujours le cas d'une idée qui nous traverse l'esprit et qu'on ne veut pas perdre. Pour donner un exemple particulièrement accablant pour moi, j'ai noté récemment une idée de personnage (un méchant) qu'il me paraissait bien de garder pour plus tard. J'ai donc utilisé une feuille volante de format A4 pliée en deux et rangée dans une pochette cheap pour écrire ceci : "le méchant = il a mal au dos et doit sans cesse faire l'amour pour se soulager. Cette maladie le conduit à des comportements colériques, à des sautes d'humeur et à des phases de déchaînements quasi éjaculatoires. Il a un métier à responsabilité et doit sans cesse s'organiser pour contrôler sa maladie. ex: JFK en pire." Pas brillant ? Je ne sais pas si je serais amené à utiliser ce personnage un jour (possible que oui) mais il aurait sans doute été dommage de griller un Paperblanks pour ça. Idem lorsque j'ai travaillé sur mon dernier roman en date, j'ai quelque peu salopé mon carnet doré (un vert de la collection Splendeur de la soie) pour noter des éléments biographiques sur Alain Delon et m'en suis beaucoup voulu au point d'arracher les pages après-coup pour ne pas souiller le carnet. Plat préféré : andouillette Frites. Date de naissance. Nom des parents. Ce genre de choses.
Si l'on ajoute à ça, au moment de l'écriture elle-même, la loi qui veut qu'un carnet élégant renforce la solennité de l'acte d'écriture et multiplie la peur de la page blanche (ce mouvement de recul qui prend avant le premier mot ou la première phrase), on sait enfin pourquoi les beaux carnets ont vocation à ne servir à rien qu'à faire beau, on sait pourquoi les chefs d'oeuvre ont été écrits sur des carnets à spirales, des tickets de métro ou des rouleaux de printemps (Les 120 journées de Sodome par exemple). Est-ce pour autant qu'on ne doit pas se payer un beau carnet ? Pas sûr.