
Si on oublie les livres, ce n'est pas parce qu'ils ne sont pas bons, mais bien parce que les bons livres sont faits pour être oubliés... et être intégrés (ingérés ou digérés) peu à peu à notre expérience et donc (sans se le jouer grandiloquent) à notre propre personne. Il va de soi qu'un livre qu'on oublie totalement a toutes les chances d'être un livre merdique. Si l'on en a pas gardé la moindre trace, c'est qu'il nous est passé à côté ou au travers, dessous ou dessus, et qu'il n'en valait pas la peine (ou que nous n'en valions pas la peine, ce qui est possible). Si l'on s'en souvient trop bien, qu'on le connaît par coeur, qu'on est capable de le réciter comme une bible, c'est probablement que la greffe n'a pas pris complètement et que le livre (qu'on a toutes les chances d'avoir aimé ou... détesté dans ce cas) ne s'est pas encore incorporé à notre matière. Il est possible alors, contre les apparences, que ce livre de chevet ou de référence ne soit pas tout à fait (et inconsciemment) notre ami intime.
Les livres compagnons (ceux qui nous accompagnent alors qu'on ne les a pas sur nous) sont des livres dont le souvenir est suffisamment fugace et flou pour être avec nous, mais pas trop clair et présent. Ces livres sont souvent des livres qui font disparaître la distance entre le livre et nous, des livres dont le nom du héros échappe au souvenir (pour la simple raison, qu'ils nous ont parlé à la 1ère personne tout du long), dont les ressorts sont quelque part en nous mais un peu trop profonds pour qu'on puisse les exhumer pour la galerie et à la commande. Selon la vieille technique magique, les livres compagnons sont pourtant contenus dans notre mémoire. Il suffit de fermer les yeux dessus, de s'isoler et de penser à leur titre pour qu'ils semblent vous apparaître tels qu'ils sont, somme mélangée de leur contenu, de leur sens, de votre vie avec eux, du grain de leur couverture, de leur odeur mais aussi des circonstances et lieux dans lesquels vous les avez découverts. Votre livre compagnon n'a pas nécessairement un grand rapport avec le souvenir qu'en aura un autre lecteur qui le tiendrait seulement pour "un bon livre" ou un "classique", c'est ce qui, d'une manière générale, rend extrêmement difficile l'échange autour des expériences de lecture, le partage d'émotion. Si on peut s'émouvoir collectivement sur les mêmes images (de mort, de joie), il est beaucoup plus rare qu'une expérience de lecture soulève chez deux êtres, même proches, une émotion identique.
La tragédie du lecteur est que, comme le M&M's dans l'espace, il est toujours seul et qu'on ne l'entend pas crier.
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