Pour un petit cours sur Saul Bellow

04/11/2008 - 17h20
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Pour un petit cours sur Saul Bellow

Je venais de terminer la lecture de L'Homme de Buridan, ou selon les traductions, de Saul Bellow quand j'eus l'idée d'aller voir sur le net ce qu'en disaient les critiques. Parmi les premières propositions françaises, celle d'un site d'échanges de cours et fiches de littérature à destination des lycéens et écoliers qui voudraient en savoir plus sur cet écrivain américain que je n'imaginais pas faire partie des programmes scolaires. L'Homme de Buridan est, en effet, un roman assez déstabilisant, un premier roman écrit en 1944 d'un écrivain certes majeur mais que (je ne sais pourquoi) je pensais, à l'exception de son peut-être, pas très lu en France.

 

 

 "C'est le journal intime d'un certain Joseph (K?) qui est au chômage, se morfond, seul dans une chambre, ne sachant que faire de la vacance de ses jours : « Les durs trouvent à leur silence des compensations ; ils pilotent des avions, descendent dans l'arène combattre des taureaux ou partent en mer à la pêche au gros alors que moi, je quitte rarement ma chambre. » Dans les années trente, il avait cru au rêve communiste. Puis il y eut les procès de Moscou et il perdit sa « grande illusion ». Orphelin de l'Histoire, il n'a plus de maître-récit qui donnerait un sens à sa vie. Et, du coup, il laisse affleurer, désormais sans les censurer, ses états d'âme alors qu'il attend son incorporation dans l'armée et que, par phobie des « problèmes sérieux », il se passionne pour la tauromachie."

 

 

 

"Commentaire : Saul Bellow définissait les tensions intellectuelles et spirituelles de beaucoup de jeunes Américains à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, leur sentiment d'impuissance et d'aliénation. Il s'élevait contre une société qui ne peut tolérer la marginalité. Freud et Dostoievski (le roman étant quelque peu inspiré des Notes sur le Souterrain) remplaçaient Marx dans le paysage. Le livre fit date."

 

 

 

La vérité est un peu au dessus de ce compte rendu un rien clinique mais tout à fait juste dans ses grandes lignes. L'Homme de Buridan est un chef d'oeuvre miniature et une entrée en littérature fracassante. L'homme perdu de Saul Bellow fait partie des premiers héros sans illusions du milieu du siècle. Il porte sur lui un brin de désespoir hérité du Jean Désert de La Ville de Mirmon, un zeste de cette désespérance pour le quotidien qu'on retrouvera dans le de Hubert Selby Junior mais aussi un cheveu du comique méticuleux et de la cocasserie de l'employé de bureau de la de Nicholson Baker.

 

 

 

Le héros de Saul Bellow est un homme de l'entre-deux, un pied dans son couple et un en dehors, un pied dans le monde du travail et... deux en dehors, un pied dans les mondanités et un autre en dehors, antisocial mais pas trop, romantique mais pas trop. Ses déambulations ressemblent à celles d'un flâneur qui aurait perdu l'amour du monde. Son oeil est pétillant mais plus amusé et il ressent sur chaque pas la pesanteur de l'être qui mange à sa faim et ne sait pas quoi espérer de la vie. S'agissant d'un premier roman, on peut reprocher à Saul Bellow quelques maladresses (l'auto-apitoiement, des répétitions) mais retenir surtout le coup de génie qui consiste à peindre un homme qui porte le malaise angoissé et très européen des années 30 en même temps, que dans une inspiration assez prophétique, une sorte d'indifférence qu'on ne retrouvera à ce degré que dans les années 80.

 

 

 

L'issue du roman (le départ pour la guerre en Europe) fait une porte de sortie narrative efficace mais qui ne change rien à l'affaire et aux affaires de cet homme : le mal du siècle pour l'homme occidental, c'est l'ennui, l'emmerdement, la lassitude, la chute d'intérêt, l'isolement, la fatigue morale. Bellow ne doit pas être confondu ici avec les énergistes type Drieu La Rochelle qui virent dans la guerre un moyen de retrouver goût à la vie et de tutoyer l'héroïsme dans l'exaltation du romantisme. La guerre chez Bellow c'est un moyen de tromper la vie (de la noyer comme on noierait un jeune chat en lui nouant un poids supplémentaire à la patte) dans une mort possible et qui, manque de pot, va les épargner.

 

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