Pietro Ruffo : l'artiste de La Carte et le territoire, en mieux ?

25/03/2011 - 10h20
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L'auteur
Benjamin Berton
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Cette seule image est saisissante et en dit long sur ce qu'il sera possible de voir à compter du 25 mars à la galerie Di Meo à Paris : une exposition entière baptisée d'un très sartrien "L'enfer, c'est les autres" et consacrée à l'artiste romain Pietro Ruffo.

 

Pietro Ruffo n'a que 32 ou 33 ans. Il a reçu déjà quelques beaux prix internationaux et est actuellement sur la pente ascendante : encore accessible mais déjà promis à un avenir épatant. Si on se met à parler de son oeuvre et de cette exposition exceptionnelle dans un blog littéraire, c'est tout simplement parce qu'on ne peut pas (outre la beauté qui s'en dégage) ne pas faire le rapprochement entre les techniques mises en oeuvre par Ruffo et l'artiste Houllebecquien décrit dans , Jed Martin.

 

Dans son roman, notre grand écrivain imaginait un artiste dont la première vie artistique passait par un travail de fourmi sur les cartes IGN, d'état-major, cartes classiques et de réseaux autoroutiers qu'il photographiait, déformait, embellissait et dénaturait. Dans la mécanique houellebecquienne, cet acte symbolisait à la fois une façon de transcender par l'art le quotidien (la réalité du monde) mais aussi une première pique lancée à l'art contemporain puisque la position de l'artiste se réduisait à sélectionner les cartes et à les restituer à leurs consommateurs habituels sous d'autres formes. Ruffo, qui a travaillé sur bien d'autres thèmes, s'est fait connaître lui aussi par ses fonds de cartes. A l'inverse du peintre de michel houellebecq cependant, on ne peut nier que par dessus la carte (qu'il choisit souvent très belle et déjà enluminée), Ruffo a su offrir des représentations oniriques, ou politiques, d'une force et d'une allure invraisemblables. Ses surimpressions sont remarquables et font flotter sur la matière de la carte le fantôme pesant et menaçant des travers humains : des monstres, des crânes, eux-mêmes recouverts par des symbôles de liberté, d'esclavage ou de simples symbôles nationaux. C'est la superposition des couches qui donne le sens du tableau en rébus, en même temps qu'elle s'affiche en couleurs comme une énigme picturale et un saisissement graphique.

 

Ruffo, comme le peintre de Houellebecq, a taquiné de l'installation, a fait des portraits, des dessins, ce genre de choses que font les artistes contemporains. Tout ce qu'on a pu voir de lui est d'une précision chirurgicale et d'une belle qualité. Pour le plaisir, et sans rapport véritable avec le sujet, on relira ces quelques lignes de La Carte et Le Territoire, qui comptent parmi les plus belles du roman. Ruffo, heureusement pour lui, est encore loin de cette pose romaine.

 

"Le front de Jeff Koons était légèrement luisant; Jed l'estompa à la brosse, se recula de trois pas. Il y avait décidément un problème avec Koons. Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d'un fan de base d'Arsenal. En somme il y avait différents aspects, mais que l'on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d'un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technico-commercial et l'exaltation de l'ascète. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l'expression de Koons se levant de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme comme s'il tentait de convaincre Hirst ; c'était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon.

Il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de Roman Abramovitch, Madonna, Barack Obama, Bono, Warren Buffett, Bill Gates... Aucune ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu'il avait choisi d'arborer face au monde, c'était exaspérant, depuis longtemps d'ailleurs les photographes exaspéraient Jed, en particulier les grands photographes, avec leur prétention de révéler dans leurs clichés la vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout, ils se contentaient de se placer devant vous et de déclencher le moteur de leur appareil pour prendre des centaines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements, et plus tard ils choisissaient les moins mauvais de la série, voilà comment ils procédaient, sans exception, tous ces soi-disant grands photographes, Jed en connaissait quelques-uns personnellement et n'avait pour eux que mépris, il les considérait tous autant qu'ils étaient comme à peu près aussi créatifs qu'un Photomaton. Dans la cuisine, quelques pas derrière lui, le chauffe-eau émit une succession de claquements secs. Il se figea, tétanisé. On était déjà le 15 décembre." 

Pietro Ruffo, L'enfer, c'est les autres, à la Galerie DI MEO jusqu'au 28 mai. 9, RUE DES BEAUX-ARTS Paris 6e

 

Par Benjamin Berton
COMMENTAIRES
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C du beau travail
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Anonyme | le 28/02/2014 à 11h22 | Signaler un abus
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Joli papier qui fait bien envie. J\'irai jeter un oeil. C\'est cher ?
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Anonyme | le 07/03/2012 à 13h06 | Signaler un abus
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