Philippe Djian et l'art consommé des premières phrases

22/02/2010 - 10h32
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Philippe Djian et l'art consommé des premières phrases

 

"S'il y avait une chose dont il était encore capable, à cinquante-trois ans, par un grand soir d'hiver que blanchissait la lune et après avoir bu trois bouteilles d'un vin chilien particulièrement fort, c'était d'emprunter la route qui longeait la corniche le pied au plancher."

 

Ouah ! En voilà une première phrase étrange. Ceux qui aiment Philippe Djian (dont on fait -assez souvent- partie) auront sans doute relevé que son dernier roman , excellent par ailleurs (lire la chronique), démarrait par une phrase particulièrement bizarre. Comme Ellis et McInerney, Djian est un écrivain qui pratique le style version light : langue claire, vocabulaire usuel, construction habile mais phrase ciselée à la source grammaticale la plus pure, courte, brillante et généralement sans fioritures. Djian a ses effets spéciaux (des comparaisons marrantes, des séquences analytiques très rares), son goût des dialogues, ses obsesssions sexuelles mais n'est pas du genre à démarrer un roman par une phrase aussi ouvertement et consciemment alambiquée. Il faut avouer que l'entrée dans Incidences sur ces deux premières lignes met le ticket un peu haut. "Le grand soir d'hiver que blanchissait la lune" n'est déjà pas facile à avaler que le voir rebondir sur un "après avoir vu" disgracieux et un non moins lourdaud "vin chilien particulièrement fort" (adverbe + adjectif pauvre), on se dit que Djian n'a pas pu faire ça n'importe comment, sauf à être devenu tout à coup un écrivain insouciant et négligent.

 

La 1ère ligne du roman est souvent celle que le romancier va relire et relire indéfiniment. La ligne qui compte double, triple ou quadruple, même si finalement elle importe objectivement assez peu. Si Djian a voulu cette phrase délibérément bizarre, c'est qu'elle renvoie au premier coup d'oeil à deux choses : 1) ce qu'elle décrit précisément (une corniche, une route qui zigzague, un type qui roule à fond et prend des risques) 2) ce sur quoi elle ouvre : la position d'un professeur qui va tout au long du roman jouer avec la ligne (la phrase, la vie) droite. Si on va plus loin dans le roman et qu'on interroge à rebours la première phrase de Djian, on se rend compte qu'au lieu de la trouver médiocre et pas facile à lire, cette première phrase est au contraire excellente et un assez bon résumé grammatical, rythmique et programmatique du roman. Sur son contenu (53 ans, rouler vite, prendre des risques), elle véhicule des informations étonnamment riches et décisive. Sur son flow, elle suggère que le roman n'ira nulle part, si ce n'est droit dans le mur pour ses protagonistes. Ceux qui ont lu jusqu'à la page 10 et 12 savent que cette voiture cache une excitation sexuelle irrépressible en plus d'un type bourré (il transporte une jeune chaudasse de 20 et quelques années), mais égale précède un accident inexpliqué (pour le moment) et qui met en branle la fiction et le déséquilibre de la situation romanesque.

 

En clair, et pour dire la chose, cette phrase d'apparence maladroite est une phrase qui a, malgré elle, du génie, le génie (la démonstration se tient) de son auteur, puisque cela ne peut pas être (on l'a vu) le génie ou la beauté de la phrase elle-même. C'est avec des phrases de ce calibre et placées à ces endroits là (l'équivalent du money time en basket ball) que l'on mesure la classe des écrivains, fussent-ils contemporains et accusés de toutes les légèretés comme l'est parfois Djian.

 

 

 

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