
Il y a parfois un peu plus que 30 kilomètres de mer entre la France et l'Angleterre. Cela vaut pour la musique pop et ce qui revient au même pour la poésie. C'est sûrement ce qui explique pourquoi l'un des plus grands poètes nationaux du XXème siècle outre-manche, Philip Larkin existe si peu ici. Heureusement pour nous, les amateurs, les excellentes éditions Thierry Marchaisse (dont la stratégie nous échappe mais qui semblent être systématiquement ces derniers temps là où il faut) ont entrepris un travail d'édition de Larkin (1922-1985) qui nous réserve déjà quelques bonnes surprises. On reviendra sur la sortie du deuxième roman du poète, Une fille en hiver. Second serait plus approprié, Larkin, qui se destinait pourtant au dur métier de romancier, a jeté l'éponge sur son 3
èmeouvrage (jamais achevé) et ne laisse donc pour héritage romanesque qu'un bilan à deux unités. Ce qui nous intéresse ici (et puisqu'on veut aller vite), c'est bien sûr sa poésie. Nous avions parlé il y a quelques années (mois ?) de Betjeman, autre oublié de nos étagères : Larkin est à mettre sur le même plan. Poète moderne, presque badin et observateur amusé de la société de son temps - pas la peine de se moquer de son look de bibliothécaire anglais..... de ses lunettes et de ses petits yeux - , Larkin écrit avec une simplicité de moyens et d'effets qui le rend instantanément intelligible (un atout), en même temps que d'une richesse toute pop, faite de subtilités paranormales et de rythmes incroyables. Issu des classes moyennes, Larkin est une sorte d'ermite, ni marié, ni rangé des voitures, qui travaillera toute sa vie comme bibliothécaire, en plus d'aimer, de s'ennuyer et de résider à Hull, réputé comme le trou du cul du monde des Iles Britanniques. De là, il envoie ses chroniques jazz (son autre passe-temps), ses poèmes et ses autres écrits.
La vie avec un trou dedans, le titre du recueil qui paraît chez nous, est la reprise d'une anthologie de ses poèmes, débarrassée des plus compliqués à traduire (intraduisibles, plutôt), pas vraiment chronologique, ni construite, mais qui, en mettant à plat, chaque texte (en version anglaise et française) permet de se faire une juste idée de ce talent là. Larkin se lit et se relit sans fin. On rigole avec lui de ses vieilles manies : l'homme est contre le mariage et le dit et redit, obsédé par le vieillissement et le temps qui passe. Il aime les gestes simples (« le ramassage du bois », les « crapauds à nouveau »,...). C'est de la poésie anglaise contemporaine dans ce qu'elle a de meilleure : un peu déprimante mais globalement détachée et souveraine. Exemple ce joli maturité qui donne le ton doux amer :
Une impression stationnaire... comme, je suppose
J'aurai, jusqu'à ce que mon corps solitaire devienne
Imprécis, fatigué ;
Alors je commencerai à sentir la poussée rétrograde
Prendre le dessus, écoeurante et impérieuse -;
Certains disent, désirée.
Et ce serait ça la force de l'âge ?... je cligne des yeux,
Comme par douleur ; car c'est douleur de penser
Que cette pantomime
Alternée d'acte et de contre-acte,
Défaite et contrefaçon, compose, de fait,
Le meilleur de mes jours.
Soit en version originale (ce qui est toujours mieux à l'oreille, malgré la traduction excellente de Guy LeGaufey)
A stationary sense...as, i suppose
I shall have, till my single body grows
Inaccurate, tired;
Then I shall start to feel the backward pull
Take over, sickening and masterful -; Some say, desired.
And this must be the prime of life... I blink,
As if at pain; for it is pain to think
This pantomime
Of compensating act and counter-act
Defeat and counterfeit, makes up, in fact,
My ablest time.
On goûtera le jeu des adjectifs et la construction un brin déséquilibrée qui rend l'opposition qui encadre la strophe prime of life/my ablest time, l'italique venant servir l'ironie du propos. Le monde (et la vie qui va avec) est un théâtre. Ce n'est pas Larkin qui le dit. Le rythme est binaire, du binaire affaissé et qui s'effondre sur lui-même et cherche la pièce manquante.