
On ne parlera pas ici (enfin, pas tout de suite) de la possibilité morale ou technique qu'ont les écrivains de romans de s'attaquer à des sujets qui posent problème. La question du droit à écrire est tranchée par les faits : on peut écrire sur tout... ou presque. Aucun sujet n'est interdit dans nos pays libres. Dans l'actualité récente ou passée, et si cela déclenche encore parfois des scandales, des écrivains se sont tout permis. Qu'on parle pédophilie, nazisme, bébés congelés ou avec le nouveau Régis Jauffret de banquiers sado-maso en latex, l'écrivain contemporain n'a pas de limites et peut évoquer le réel ou l'irréel avec la même marge de manoeuvre. Ce préalable étant évacué, on peut poser la question autrement et se demander s'il est possible de faire un roman (ou quelque chose qui y ressemble), bon de préférence, avec n'importe quel matériau ou à partir de n'importe quelle idée.
La réponse nous est apportée par l'exemple par... au hasard, , un roman que l'on doit à notre écrivain français le plus connu et le moins estimé, voire le moins lu de ce début de siècle : Pierre Boulle. On aurait pu avec Boulle qui, par la grâce des films comme Le pont de la rivière Kwai et évidemment La Planète des singes et ses dérivés, est l'écrivain le plus internationalement connu avec... Marc Lévy, soutenir la démonstration selon laquelle on peut faire un roman avec absolument n'importe quoi.
Boulle l'a montré avec le succès qu'on connaît : on peut faire une histoire légendaire avec une planète et quelques singes, un pont, des japonais et ce qu'on veut. L'imagination n'ayant pas de limite, cet ancien ingénieur, précurseur avec Jacques Spitz et Barjavel, de la SF française s'offre avec L'Energie du désespoir, écrit en 1981, soit quasiment vingt ans après sa Planète, une excursion dans le bizarre qui suffit à démontrer qu'avec un peu de manières et un bon tour de main, on peut transformer à peu près n'importe quelle idée saugrenue en une histoire respectable.

Dans L'Energie du désespoir, accrochez-vous, un journaliste scientifique rend visite à un ancien collègue dans un coin paumé de la France, où celui-ci va lui démontrer comment il a découvert une source d'énergie nouvelle qui le rendra plus célèbre que les travaux d'Einstein. Sponsorisé par EDF, le professeur Trouvère a percé le secret de la transformation (accrochez-vous) de l'énergie psychique en énergie électrique. Son projet (en Lozère donc) a consisté à enfermer des adolescents perturbés par leur libido et disposant de pouvoirs psychiques sous forme d'esprits frappeurs (les poltergeists), à leur faire lire des livres angoissants de Poe et de Sade, voir des films violents et pornos pour stimuler leur production d'énergie. La Maison de Santé du professeur Trouvère est constituée de 2 bâtiments jumeaux hébergeant chacun 500 garçons et 500 filles séparés par un grillage et qui ne peuvent que s'entrevoir, ce qui stimule leurs troubles. Vous y êtes toujours. Le Convertisseur Trouvère récupère l'énergie prépubère et fournit en électricité EDF sur le modèle d'une petite centrale. Les gamins sont conditionnés par des traitements coercitifs et hypnotiques (une voix métallique répète sans fin E-LEK-TRIK ! E-LEK-TRIK !) pour parvenir à optimiser le mécanisme de conversion. Ouah ! A ce degré de folie, on se dit que la littérature et Pierre Boulle n'ont peur de rien. Et le pire est que ça marche. Le lecteur, un peu avisé, suit l'auteur dans son aventure sans questionner plus que cela la réalité du truc le plus improbable qu'on ait lu.
A son échelle, celle d'un petit roman d'anticipation tout à fait stimulant (je vous passe la fin sublime où les 2 poltergeists surpuissants font planer le bâtiment pour rapprocher les filles et les mecs avant de s'envoler comme des Xmen), L'Energie du Désespoir répond sans ambiguïté à la question posée : OUI, on peut faire gober au lecteur n'importe quoi. OUI, la fiction peut faire un roman avec n'importe quoi. OUI l'imagination la plus débridée quand elle est encadrée par une technique narrative sérieuse, appliquée et professionnelle (ce qui est le cas de Boulle) peut s'exprimer en fiction sans aucune limite. Cet impératif de la technique explique également pourquoi entre un roman truffé d'invraisemblances logiques et un autre aux ambitions plus réalistes ou moins invraisemblables (disons, une fiction amoureuse de Marco ou de n'importe quel best-seller hussard), l'effet de vérité ne joue pas là où l'on croit. Il y a des romans loufoques qui sonnent plus vrais que des romans réalistes ou de proximité. N'importe quel livre de Tolkien sera ainsi toujours plus crédible à nos yeux qu'un livre de Angot[/people] ou de [people_restrictif=catherine millet]Catherine Millet, un Ballard ou un Self qu'un livre de Pascal Quignard ou de je ne sais qui.